Pierre Nothomb, aïeul d'Amélie, n’était pas un "personnage monstrueux"

La presse française l’a traité comme tel suite à la parution du roman "Premier sang", prix Renaudot. Les Nothomb et le château du Pont d’Oye vus par Amélie Nothomb et par ceux qui y ont vécu ne s’accordent pas.

Aujourd’hui, le domaine du Pont d’Oye a changé de propriétaire et propose à la location des chambres d’hôtes et des salles pour mariages ou événements culturels.
Aujourd’hui, le domaine du Pont d’Oye a changé de propriétaire et propose à la location des chambres d’hôtes et des salles pour mariages ou événements culturels. ©DR
Contribution externe

Une carte blanche de Olivier de Trazegnies, aîné des petits-fils de Pierre Nothomb, a passé de longs séjours au Pont d’Oye.

Les romans d'Amélie Nothomb ont d'emblée des lecteurs fidèles. En recevant le prix Renaudot, son roman Premier sang, consacré à Patrick Nothomb, mon défunt cousin germain, a encore élargi son audience. Roman ? Pas vraiment, puisque les lieux décrits portent leur nom véritable, tandis que chaque personnage y apparaît avec son identité bien définie. Disons plutôt : une étude sociologique faite par une romancière à succès. D'aucuns pourraient même parler d'une "biographie d'humeur".

Amélie Nothomb est née en 1966, cinq mois avant la mort de mon grand-père, Pierre Nothomb. Elle ne l’a donc jamais connu. De son aveu même, elle n’est venue au Pont d’Oye que bien plus tard, alors que le château était depuis des années un centre de séminaires à vocation culturelle. Je suis actuellement l’aîné des petits-fils de Pierre Nothomb et, né en 1943, j’ai passé de longs séjours au Pont d’Oye dans mon enfance, de même qu’un autre cousin, le sénateur François Roelants du Vivier.

Si tout ce qui concerne la carrière de Patrick Nothomb, un père dont elle était très proche, est bien décrit et exprime souvent une émotion sincère, l’enfance et l’adolescence de ce brillant diplomate paraissent, elles, relever d’une imagination remarquable, sans quasiment aucun rapport avec la réalité.

Le Pont d’Oye, centre culturel

Vu la double carrière politique et littéraire de Pierre Nothomb, il y recevait avec beaucoup de grandeur et de générosité des hommes influents, des personnalités royales ou des écrivains comme Francis Jammes, Georges Bernanos, François Mauriac, Edmée de La Rochefoucauld, Maurice Genevoix et tant d’autres. Malgré son caractère de maison de campagne, le Pont d’Oye exhalait le charme d’une maison de famille, tout emplie de jolis meubles, allant du XVIe siècle au XIXe siècle. La maison était parfaitement tenue grâce à un personnel relativement important et tant les enfants que les petits-enfants recevaient une éducation aussi libre qu’enthousiasmante grâce à de nombreuses "nannies" et à l’éloquence extraordinaire d’un poète qui adorait chacun de ses petits-enfants, au point de les abreuver d’histoire, de langue française, de poésie, de peinture, de philosophie et de romantisme, le tout enrichi d’un humour décapant.

J’ai écrit en 2014 que le Pont d’Oye était un formidable centre culturel qui rayonnait dans tout le Luxembourg. Comme il rencontrait beaucoup de monde dans ses tournées électorales, il invitait parfois trois ou quatre personnes à la dernière minute, ce qui plongeait la cuisinière dans des égarements métaphysiques et obligeait les petits derniers du bout de table à se partager des plats fort entamés. Mais, pour le reste, mes souvenirs d’enfance sont marqués du sceau de l’abondance, car la forêt d’Anlier fournissait en parallèle des seaux de chanterelles, de bolets, de myrtilles, de framboises sauvages et d’écrevisses.

Photo de famille au début des années cinquante, prise sur la terrasse du Pont d’Oye : Pierre Nothomb est au centre avec son épouse. Patrick, père d’Amélie, est le jeune homme qui se trouve au premier rang (avant-dernier à droite) et Olivier de Trazegnies est le petit garçon juste assis en dessous de son grand-père.
Photo de famille au début des années cinquante, prise sur la terrasse du Pont d’Oye : Pierre Nothomb est au centre avec son épouse. Patrick, père d’Amélie, est le jeune homme qui se trouve au premier rang (avant-dernier à droite) et Olivier de Trazegnies est le petit garçon juste assis en dessous de son grand-père. ©DR

Mon grand-père était pour moi le dieu de la forêt. Quand le ciel était d’azur et la température douce, nous allions nous baigner dans le grand étang, en l’occurrence un véritable lac d’un kilomètre et demi de long dont mon grand-père était très fier. Nous nous trouvions au cœur de la forêt. À part le sifflement des branches et l’opéra composé par les oiseaux, on n’entendait que le léger clapotis des vaguelettes, avec en sourdine le bruit de deux majestueuses cascades. Juste après la guerre, les chemins de cailloux bleus qui le longeaient et qui restaient des servitudes de passage étaient vierges de toute présence humaine, à l’exception de nous-mêmes. Nous étions donc seuls au monde dans une nature élégiaque. Cette vision me revient parfois comme un vertige. Quel privilège de régner ainsi sur des futaies infinies, des surfaces envahies de libellules, des ruisseaux, des mousses et des parfums de pinèdes !

Protecteur des écrivains ardennais

En réalité, mon grand-père fut, dans mon développement intellectuel, une sorte de levain aux pouvoirs d'expansion atmosphériques. Plus le temps passe et plus je l'admire et je l'aime. S'il était un personnage un peu composé, il compensait cet égocentrisme attendrissant par une réelle attention aux autres et par un humour sublimé. Bien longtemps après mon enfance, alors qu'à la télévision un speaker lui disait "Mais, monsieur, n'est-il pas un peu prétentieux d'édifier votre tombeau dans le parc du château ?", il répondit : "Mon cher, Chateaubriand a placé le sien en face de l'océan. Moi, je n'ai d'autre perspective qu'un étang de deux hectares." Pendant des décennies, il se fit le protecteur des écrivains, des poètes et des artistes ardennais. Il voulait profondément les voir réussir et faisait tout pour les aider : fardeau d'Hercule au prix d'un travail dont on ne percevait jamais les rouages, ni dont on n'entendait les grincements.

Au bonheur des petits-enfants

En ce qui concerne ses petits-enfants, il trouvait toujours des moments pour les ôter à la routine d'une jeunesse insouciante et reposante. Il nous emmenait souvent dans ces "régions d'entre-deux" (France de l'Est, Allemagne rhénane, Grand-Duché) qui l'inspiraient tant, et nous donnait des cours d'histoire que nous avons voulu oublier au prix de vains efforts : les enseignements ont survécu. Le plus grand bonheur des petits-enfants était l'étape du "castel voyou", soit une maison relativement prétentieuse sur la route de Luxembourg, avec des tourelles, de faux puits et des petits nains. La voiture s'arrêtait devant l'entrée et notre grand-père nous enseignait l'ivresse de la transgression, puisque nous devions ouvrir les fenêtres et hurler "Voyou, voyou, voyou !" C'est ainsi qu'on nous formait à l'écologie. Nous avions droit également aux bizarreries interminables et toujours renouvelées d'Onésime Turlututu. Bien loin du Pont d'Oye, si d'aventure notre grand-père traversait Overijse et son parcours en zigzag, il nous faisait admirer la statue de Juste Lipse, "l'inventeur du tire-bouchon".

Poèmes et vilenies

Amélie Nothomb n'a rien connu de cette période d'après-guerre. Mais son père, Patrick, qu'elle fait parler dans Premier sang, en était tout aussi enivré. Dans le tout dernier texte qu'il a publié avant sa mort, n'écrivait-il pas : "La beauté de ces lieux a encore été magnifiée par les merveilleux poèmes que mon grand-père, Pierre Nothomb, y a consacrés […]. À Bruxelles, on exigeait de moi une politesse permanente ; au Pont d'Oye, toutes les impolitesses étaient tolérées et sitôt oubliées, même lors des repas où nous ne nous gênions pas pour interrompre mon grand-père dont la conversation était brillante (le mot est faible) sans risquer le moindre reproche. Bref, le Pont d'Oye, c'était le paradis, un paradis où de plus la littérature était toute-puissante, profondément respectée et abondamment pratiquée."

Si l'on songe que la presse française vient de traiter Pierre Nothomb de "personnage monstrueux" et qu'une revue belge a parlé de la "barbare tribu Nothomb", on ne peut que rester rêveur devant la force d'une certaine subjectivité a posteriori.

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Les Nothomb et le Pont d’Oye vus par Amélie Nothomb et par ceux qui y ont vécu."