Bonne nouvelle : il y a des pénuries de main-d’œuvre

Confrontés à des pénuries de main-d’œuvre, les employeurs doivent résolument s’atteler à rendre les emplois concernés plus attractifs.

Bonne nouvelle : il y a des pénuries de main-d’œuvre
©FLEMAL JEAN-LUC
Contribution externe

Dans un domaine au moins, il n’y a pas de pénurie, celui des inquiétudes sur les pénuries. C’est a priori étonnant : les files devant les magasins, voilà une image associée aux économies planifiées. Dans une économie de marché, le prix s’ajuste pour équilibrer l’offre et la demande. Une pénurie ne peut y être que temporaire : la hausse des prix qui y est associée incite les producteurs à produire plus et les acheteurs à se reporter sur des biens dits de substitution. Ainsi, les déséquilibres s’auto-corrigent.

Dans la littérature économique de base, il n’en va pas autrement pour ce marché particulier et polymorphe qu’est le marché du travail. Ici aussi, la pénurie devrait s’auto-corriger par une augmentation du salaire. C’est le b.a.-ba du libéralisme économique, et laisser ce mécanisme opérer devrait être pour ses partisans une question de cohérence intellectuelle. Or, aujourd’hui, nous devons constater un double phénomène, particulièrement prononcé en Belgique : les pénuries de main-d’œuvre semblent être un problème permanent majeur pour bon nombre d’employeurs et les salaires réels dans les métiers concernés n’augmentent guère.

C'est toujours surprenant quand ceux qui détiennent les clefs de la solution se plaignent d'un problème ! S'il y a un manque de maçons ou d'infirmiers, c'est aux employeurs de rendre ces métiers plus attractifs, ce qui, bien entendu, doit pouvoir être répercuté dans les prix pratiqués. Et soigner l'attractivité peut signifier augmenter les salaires, mais c'est beaucoup plus large que cela ! C'est aussi rendre le travail moins lourd pour la santé, plus aisément compatible avec la vie privée, plus ouvert aux formations et aux évolutions de carrière et plus stimulant car plus responsabilisant et plus polyvalent. Pour l'économiste Dani Rodrik (MIT), c'est clair : aux employeurs d'améliorer la qualité des emplois offerts (Project Syndicate, 10 septembre 2021). Il rejoint en cela son collègue David Autor, à qui nous empruntons le titre de cette chronique et pour qui des salaires plus élevés permettraient de réduire les transferts sociaux (New York Times, 4 septembre 2021).

Deux objections sont parfois avancées pour écarter la responsabilité patronale. La première est que la pénurie résulterait de la perception culturelle des métiers concernés. Bien sûr que, dans notre enseignement, le phénomène des filières de relégation est une réalité, mais les pénuries ne se concentrent pas sur celles-ci, et le boom du maraîchage et d’autres métiers "physiques" à portée environnementale montre que le travail manuel ne rebute pas si le sens est plus apparent. La seconde est que la protection sociale serait trop généreuse, permettant de refuser un emploi sans trop grande déperdition de pouvoir d’achat. Certes, la notion d’emploi convenable devrait être largement assouplie, histoire de réduire les privilèges de ceux qui ont eu la chance de faire des études supérieures, mais ceci est loin d’expliquer l’ampleur du déphasage entre offre et demande de travail.

Des chercheurs américains ont montré récemment que l'accélération de l'inflation avait pour vertu de mieux faire fonctionner le marché du travail, en stimulant les réajustements de salaires relatifs en faveur des métiers en pénurie (Guerrieri et al, Jackson Hole, août 2021). En Belgique, avec l'indexation automatique des salaires, nous ne pourrons pas compter sur ce facteur. Il n'empêche, les employeurs doivent agir, non en demandant de nouveaux cadeaux, tel un super statut fiscal de faveur pour les métiers en pénurie (voir La Libre, 5 septembre 2021), mais sur le terrain, en rendant ces emplois plus attractifs. Dans les pénuries, leur responsabilité est… engagée !

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