La Parabole des Antennes ou la mise en péril de nos forêts comme bien commun

A Rochefort, Proximus veut revendre un tiers du massif de la Héronnerie, composée de magnifiques chênes bicentenaires, à un promoteur immobilier. Un dossier troublant en décalage total avec les enjeux sociétaux actuels et les engagements politiques wallons. Et si on en faisait un dossier exemplaire?

La Parabole des Antennes ou la mise en péril de nos forêts comme bien commun
©DR
Contribution externe

Une carte blanche rédigée par un collectif d'académiques, de naturalistes et de membres d'association

(voir les noms ci-dessous)

Il était une fois une forêt cartographiée par le Comte de Ferraris en 1777, composée de magnifiques chênes bicentenaires, d’un riche humus forestier, d’une faune et flore de grande valeur biologique, de chemins de balades, d’un captage d'eau pure.

Début des années '70, un organisme d'intérêt public sélectionne ce site pour y construire de grandes paraboles blanches destinées à communiquer avec le monde entier via satellite. Il achète une partie du massif boisé à la commune, y construit et y exploite les antennes qui deviennent sa vitrine technologique.

Trente ans plus tard, la technologie est dépassée et l'exploitation est mise à l’arrêt. Le Collège communal réaffecte alors le site des paraboles et la forêt qui l’entoure en zone d'économie mixte, pour tenter d’y attirer des PME du secteur des télécoms. Faute de candidats, le "zoning" projeté ne voit pas le jour et la forêt reste forêt.

Avez-vous reconnu les protagonistes de la parabole ?

La commune, c'est Rochefort, et le site concerné c’est le massif de la Héronnerie à Lessive, petit village de 275 habitants. L'organisme d'intérêt public, c'est Proximus (ex-RTT et ex-Belgacom), qui est aujourd’hui toujours propriétaire d’un gros tiers du massif forestier via sa filiale Connectimmo. Entre-temps, le site des paraboles a été revendu à une société indienne, qui a fait faillite depuis. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

La suite de l'histoire

Proximus souhaite vendre également sa parcelle boisée. La disponibilité à bon prix de 40 hectares d'une forêt classée en zone économique de services donne des idées de grandeur à un promoteur. Nouveau protagoniste, il monte un projet immobilier pour construire de toute pièce dans la forêt un village pouvant accueillir 700 habitants. Il assortit sa demande de déclarations d'intention peu détaillées concernant la reconversion des bâtiments techniques de la parcelle voisine. Il communique abondamment sur son projet "visionnaire, développant une biodiversité positive".

Un dossier troublant

Ce projet est en décalage total avec les enjeux sociétaux actuels. Il contredit les engagements politiques wallons concernant la protection de la biodiversité, l’arrêt de l’artificialisation du territoire et la nécessité de localiser les nouveaux logements à proximité des services et des transports en commun.

Le promoteur a déjà essuyé quatre refus de permis suite à la non-conformité de son projet au plan de secteur, aux multiples atteintes à la législation sur la conservation de la nature et à l’absence de solutions pour l’approvisionnement et l’épuration des eaux. Mais il s’accroche à ses chimères.

Depuis quatre ans, ce projet d’un autre âge mobilise de nombreux citoyens qui s’investissent dans la recherche de solutions alternatives : ils s’investissent dans l’épluchage des dossiers, les réponses aux enquêtes publiques (plus de 500 lettres de réclamation), les contacts avec de nombreux experts et associations, et la sensibilisation citoyenne via des balades, des ateliers, des manifestations, un blog…

Cet activisme citoyen est interpellé par le soutien systématique de la majorité communale à ce projet, alors qu’elle n’a jamais daigné en détailler les bénéfices attendus pour la collectivité. Le Collège autorise plusieurs irrégularités de procédure en permettant au promoteur de saucissonner son projet. Ce faisant, les autorités et les citoyens sont privés d’une évaluation globale des impacts réels du projet. Une manière de procéder déjà maintes fois critiquée par la jurisprudence du Conseil d’État dans d’autres affaires.

Proximus, héritier d'un terrain acquis pour cause d’intérêt public

Ce qui nous interpelle également, c’est la façon dont Proximus gère l’abandon d’un site après l’avoir exploité à son profit pendant quelques décennies. Proximus s’est d’abord débarrassé du délicat problème du démantèlement des paraboles en revendant celles-ci. Ensuite, Proximus spécule sur son terrain forestier, acquis rappelons-le pour cause d’intérêt public ; il reconduit chaque année sa promesse de vente en espérant que le promoteur reçoive un permis pour la réalisation de ce projet, certainement lucratif mais plus que certainement destructeur de biodiversité.

Et si on en faisait un dossier exemplaire ?

Ce qui fait la valeur de cette forêt, ce sont les services éco-systémiques qu’elle fournit de façon continue depuis plus de deux siècles : réservoir d’une biodiversité d’autant plus rare qu’elle a pu se développer sur des sols peu perturbés, capture du CO², recharge et purification des eaux de la nappe phréatique, stabilisation des sols, protection contre les crues, régulation du microclimat local, maillon écologique majeur de la zone Natura 2000 de la Basse Wimbe...

Dans son dernier ouvrage (1), le philosophe Baptiste Morizot soulève l’urgence d’attiser les braises du vivant que sont les forêts sauvages. En effet, "le paradoxe que ne comprend pas notre espèce mammifère, chez qui vieillir implique déclin, c’est que les forêts ne vieillissent pas comme nous : en vieillissant, elles resplendissent et rayonnent".

Aujourd’hui, l’avenir de la forêt se joue en deux temps. A très court terme, il y a la décision attendue du Ministre wallon de l’aménagement du territoire concernant un recours introduit par le promoteur. Au vu des engagements du gouvernement wallon, on peut s’attendre à ce que le refus de permis soit confirmé. Dans le cas contraire, ce serait au Conseil d’Etat d’être saisi du dossier.

A plus long terme, l'objectif est d'assurer la préservation du massif. Pour cela, il faut que Proximus accepte de ne pas reconduire sa convention avec le promoteur. Il doit prendre langue avec le collectif des citoyens et les associations naturalistes qui sont prêts à lancer une procédure d'achat du bois (2) . La conclusion d'une telle vente permettrait à Proximus, qui appartient encore majoritairement à l'État, d'assumer sa responsabilité sociétale.

A l’heure des engagements climatiques et de la lutte contre l’effondrement de la biodiversité, nous voulons croire qu’une approche responsable va enfin recevoir sa chance.

Et si Proximus mettait en pratique ses préoccupations environnementales dans la gestion de son patrimoine foncier…

Et si la commune de Rochefort s’engageait fermement dans la défense de son patrimoine naturel …

Et si la Région Wallonne commençait à concrétiser ses projets de "stop béton » et de "biodiversité 360°"…

Et si le promoteur se retirait en douceur, sous les applaudissements des citoyens …

… on pourrait donner à cette parabole une fin digne des enjeux de notre époque.

=> (1) Raviver les braises du vivant. Un front commun, Baptiste Morizot, Actes Sud/Wildproject, septembre 2020

=> (2 ) Notre intention de rachat témoigne combien nous sommes convaincus de la nécessité de faire de cette forêt un des " foyers de libre évolution" ; "des foyers de résistance vive, comme des contre-feux opposés à la guerre productiviste qui est faite au milieu." pour paraphraser Morizot.

=> Signataires du collectif citoyen des antennes de Lessive
Alain Hubert - Explorateur; Antoine Lebrun - CEO WWF-Belgium; Joëlle Huysecom – Directrice Département Conservation - Natagora; Damien Delvaux de Fenffe – Président Naturalistes de la Haute Lesse; Philippe Corbeel – Vice-président Ardenne et Gaume; Sylvie Meekers, Directrice générale IEW, Fédération Inter-Environnement Wallonie; Julie Hermesse, Professeure UCLouvain, anthropologie; Nicolas Dendoncker, Professeur Unamur, géographie ; Valentin Couvreur, chercheur qualifié F.R.S.-FNRS UCLouvain, bioingénieur ; Gauthier Chapelle, docteur en biologie et auteur; Jean-Pierre Raskin, Professeur UCLouvain, Ecole Polytechnique; Bernard Duterme, directeur CETRI - Centre tricontinental ; Barbara Van Dyck, professeure associée Université de Coventry, agroécologie politique ; Denise Van Dam, professeure Unamur, sociologie; Christine Frison, chargée de recherches FNRS à l'UCLouvain, sciences juridiques; Sébastien Dujardin, Chargé de recherches F.R.S.-FNRS, Unamur, géographie; Denis Dochain, professeur UCLouvain, bioingénieur; Jérome Bindelle, professeur Gembloux, Agro-Bio Tech; Ludivine Lassois, chargée de cours en Agroécologie" Gembloux, Agro-Bio Tech; Daniel Tyteca - Professeur émérite à l’UCLouvain, Ecology and Biodiversity; Geoffrey Caruso, Professeur, Université du Luxembourg, Géographie et Aménagement du Territoire; Marcel Guillaume pour l’association des ‘Amis de la Terre’ ; Zoé GALLEZ coordinatrice du mouvement ‘Terre en vue’.