Pour ne pas oublier la Shoah

Le risque de l’oubli est plus présent que jamais, car nous voici entre chien et loup avec la disparition des derniers survivants. Pour maintenir vivante la mémoire de ce génocide, la démocratie locale a un rôle à jouer.

Pour ne pas oublier la Shoah
Contribution externe

Une carte blanche de Jean-Pierre Boland, Paul Bertrand et Frédéric Bertrand, respectivement historien burdinnois, professeur d'histoire à l'UCLouvain, bourgmestre de Burdinne

La Shoah, un des plus horribles génocides de ce siècle : comment ne pas s’en souvenir… Ou plutôt : comment s’en souvenir encore ? Plus de 75 ans après cette folie destructrice, voici venu le temps des derniers témoins. C’est le moment où nous devons redoubler d’efforts. Nous voici entre chien et loup, avec la disparition des derniers survivants, quand bientôt ne resteront plus que des souvenirs matériels : le risque de l’oubli est plus présent que jamais. Oublier ce génocide ou le rétrograder au rang d’événement de l’histoire serait la pire des choses, dans notre Europe occidentale qui n’a plus connu, depuis lors, la guerre ou la haine de l’autre poussée jusqu’au meurtre de masse. Une Europe oublieuse de son passé sanglant, qui se laisse écouter, presque avec complaisance, les voix d’extrême droite qui dédramatisent la haine et qui stigmatisent l’autre, le différent - le juif, le musulman, l’homosexuel, l’étranger…

Une famille parmi des milliers

Ancrée sur nos murs et dans nos consciences, la Shoah est donc une œuvre civique et démocratique essentielle. Cela se joue partout, et surtout à côté de nous, dans nos villes et nos villages. L’initiative de commémoration, le 3 octobre, de la protection d’une famille juive dans la commune de Burdinne, entre 1942 et 1944, est de ces moments essentiels de mémoire.

Les faits, d’abord. Il ne s’agit que d’une famille parmi des milliers, mais elle est là, visible, encore vivante, survivante. La famille Rennert quitte Vienne en 1938 lors de l’annexion du pays par les Allemands. Via différentes filières, ils se retrouvent à Anvers, où ils vivent jusqu’en 1940, ensemble. Lors de l’invasion de la Belgique le 10 mai 1940, le père, Elias Rennert, est arrêté et déporté au camp de Gurs, dans le sud de la France, jusqu’en 1942, date à laquelle il est emmené et assassiné à Auschwitz. Restent seuls à Anvers la mère, Eva, et ses deux fils : Léo (9 ans) et Wolfgang (4 ans). En 1942, lorsque commencent les déportations vers les camps de la mort, ils ont la chance de croiser la route de Juliette Putzeys et de Jean Cottiaux, abbé catholique. Ces deux habitants des petits villages voisins de Burdinne et Hannêche vont leur procurer, jusqu’en 1944, le soutien et la sécurité dont ils ont besoin en les cachant, les nourrissant et en leur fournissant de faux papiers : Léo est prénommé Léon, Wolfgang devient Jacques (Jack) et Gita porte le prénom de Lisette. Leur nom de famille est désormais "Seghers". Les sauveteurs et leurs protégés vont vivre deux années durant dans la peur d’être dénoncés et arrêtés. Grâce à Juliette Putzeys et Jean Cottiaux, aidés par d’autres habitants de la commune, les enfants, la mère et une jeune fille, amie de la famille, survivent à l’Holocauste. Ils émigreront ensuite, après la Libération, aux États-Unis (1).

Juliette Putzeys et Jean Cottiaux sont faits "Justes parmi les Nations" en 1995. Le souvenir de ces événements s’effaçant avec la disparition de tous les protagonistes, l’ASBL "L’Enfant caché" a transmis à la commune de Burdinne une demande pour le placement d’une plaque commémorative en mémoire de deux "Justes". La commune tout entière s’est alors mobilisée, faisant corps comme elle le fit entre 1942 et 1944 pour organiser une commémoration de grande ampleur. Ont été contactés le seul survivant de ce périple, Monsieur Jack Rennert, 85 ans, ainsi que la fille de son frère Léo (décédé en 2019), Madame Sharon Rennert.

Ils ont donc fait le voyage des États-Unis vers Burdinne et, comme le dira Sharon Rennert dans son discours à cette occasion, "Madame Juliette Putzeys et le chanoine Jean Cottiaux ont sauvé quatre vies juives : mon père Léo ; mon oncle Jack ; ma grand-mère Eva, et Gita, une orpheline prise en charge par Eva après que ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz. Mais ce n'est pas seulement quatre vies qu'ils sauvèrent. Léo, Jack et Gita grandirent, se marièrent et fondèrent une famille à leur tour : un total de six enfants et douze petits-enfants. Ainsi Madame Putzeys et le chanoine Cottiaux rendirent possibles deux nouvelles générations, et sans aucun doute d'autres à venir".

Deux plaques commémoratives ont été apposées puis dévoilées sur le mur de l’habitation de Madame Putzeys et du presbytère de Hannêche, dans un moment de cohésion villageoise impressionnant et terriblement émouvant.

Le rôle de la démocratie locale

Nous revoilà face à cette mémoire essentielle qu’il faut entretenir et renouveler. L’histoire telle que les historiens tentent de la comprendre puis de l’expliquer nourrit cette mémoire si importante. La mémoire nous permet de comprendre à notre tour, de mettre en perspective le présent face au passé, de lire les témoignages sur les grands génocides du XXe, comme celui des Arméniens (1915-1916), celui du Cambodge (1975-1979), celui des Tutsis au Rwanda (1994).

À l’heure actuelle, de grandes angoisses se font jour concernant le sort des Ouïghours, en République populaire de Chine. La mémoire de la Shoah doit être réactivée sans arrêt. Elle l’est depuis la fin de la guerre, pratiquement : la question de transmission entre générations est au cœur de cette mémoire comme elle l’a été ici, magnifiquement, dans une dynamique collective de démocratie locale. D’autres entreprises visent le même objectif de transmission, comme l’International Holocaust Remembrance Alliance ou encore, à un niveau régional, le projet scolaire de la FWB "Démocratie ou Barbarie".

La crainte de la disparition de cette mémoire est peut-être en partie infondée, malgré la disparition des témoins : comme le note l'historien Henry Rousso, spécialiste de la mémoire de la Shoah, "jamais un événement historique n'a été aussi présent, aussi commenté, aussi commémoré et à une dimension aussi internationale que celui-ci. Cela n'empêche évidemment ni le négationnisme ni les révisions scandaleuses du passé. C'est même le contraire : si aujourd'hui certains politiciens ou polémistes estiment nécessaire de nier la Shoah, de minimiser l'antisémitisme en Europe ou encore de réécrire l'histoire de la collaboration avec le Troisième Reich, c'est précisément parce que cette mémoire est extrêmement vivace et qu'elle est devenue un marqueur moral de nos sociétés démocratiques".

C’est pour cela que la mémoire de la Shoah doit être réactivée sans arrêt à tous les niveaux, et notamment à l’étage de la démocratie locale. Comme doit être réactivée la mémoire de tous les massacres et de tous les crimes de guerre, de tous les terrorismes, sous peine de les oublier. Sous peine de les minimiser, de les couvrir d’un voile pudique et méprisant ("c’était avant" alors que c’était hier). Sous peine d’oublier le prix de la liberté, de la démocratie, de la vie.

(1) Ce parcours est retracé dans l'ouvrage "Une famille juive dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale et son passage à Burdinne", par Jean-Pierre Boland, Le livre en papier, 2021, 56 pp.