Nos universités sont-elles vraiment ouvertes sur le monde?

Dans les universités européennes, peu de cours sont consacrés à des pays non occidentaux. Comment cette Europe, dite "ouverte sur le monde", peut-elle être aussi refermée sur elle-même et se penser en huis clos ?

Nos universités sont-elles vraiment ouvertes sur le monde?
©Serge Dehaes
Contribution externe

Une carte blanche de Philippe Major, chercheur à l'Université de Bâle

Nous vivons dans un "village global". La mondialisation a rendu les frontières nationales poreuses. Le monde se trouve à la portée de la main de la jeunesse d’aujourd’hui.

Voilà l’image qui nous est souvent dressée du monde. Du moins pour "nous" qui avons le privilège de pouvoir voyager à travers le monde, "nous" qui possédons le bon type de passeport, celui pour lequel les frontières s’effacent et s’effritent.

Et pourtant, à en croire le curriculum des universités européennes, force est d’admettre que la mondialisation du capital ne s’est pas accompagnée d’une mondialisation des savoirs. "Nous" vivons dans un village tout au plus régional, dans une Europe qui ne cesse de se repenser, mais en oubliant de penser à l’autre et de se penser à travers l’autre.

Québec, Taïwan puis Singapour

Quand j’ai entrepris mes études d’histoire à l’Université du Québec à Montréal au début des années 2000, il était déjà possible de faire une spécialisation en histoire dite "non occidentale". Le programme n’était pas parfait. La grande majorité des cours d’histoire non occidentale se voulaient introductifs. Et pour une raison qui m’échappe toujours, les cours sur l’Amérique latine faisaient partie du cursus "non occidental". Mais il était possible de suivre un nombre de cours sur la Chine, le Japon, l’Inde, l’Empire ottoman, l’Amérique latine et l’Afrique.

Au département d’histoire de l’Université nationale de Taïwan, où j’ai fait ma maîtrise, le tiers des cours offerts allaient au-delà du monde taïwanais et chinois. Les cours sur l’Occident abondaient, mais il était également possible de suivre des cours sur le Japon, la Corée, le Moyen-Orient, ou des cours adoptant une perspective historique globale. Il est vrai que les cours sur l’Afrique et l’Amérique latine brillaient par leur absence. Mais il est bon de rappeler qu’historiquement Taïwan n’a eu que des contacts extrêmement limités avec ces régions.

J’ai ensuite fait mes études doctorales en philosophie chinoise à l’Université nationale de Singapour, où les cours sur la philosophie anglo-saxonne occupaient une place prépondérante dans le curriculum, au côté des cours sur les traditions philosophiques indienne et chinoise.

À la KU Leuven : un choc

Après ces expériences, mon premier contact avec une université européenne fut un choc. Comment cette Europe, celle qui dans mes livres d’histoire était présentée comme ouverte sur le monde, enorgueillie d’avoir "découvert" le monde, pouvait-elle être ainsi refermée sur elle-même ? Du moins est-ce le constat qui s’imposait en jetant un coup d’œil aux curricula de la KU Leuven et d’autres universités européennes.

Alors que j’entreprenais un postdoc à la KU Leuven en 2018, Carine Defoort, professeure d’études chinoises, m’invita à participer à un groupe de réflexion sur le "multi-régionalisme" dans le curriculum de l’université. Supporté par Metaforum, "think thank" interdisciplinaire de l’université, le groupe était composé de professeurs de divers départements aux expériences variées.

Un état des lieux peu flatteur

Très tôt, nous avons voulu faire un état des lieux du curriculum de l’université. À ces fins, nous avons répertorié les cours proposés dans le cadre d’un bon nombre de programmes de baccalauréat et de maîtrise offerts en néerlandais par la KU Leuven au cours de l’année universitaire 2017-18. Le but n’était pas seulement de voir quelles régions étaient couvertes par le curriculum. L’enjeu était plutôt de savoir si les étudiants, en histoire comme dans d’autres disciplines, avaient accès à des perspectives nouvelles permettant de décentrer un tant soit peu l’Europe, ou du moins de la situer dans un monde plus large et plus varié.

Notre travail nous a menés à la rédaction d'un rapport, mis au jour ce 26 novembre, qui dresse un bilan peu flatteur de la place de l'éducation multirégionale à la KU Leuven. Mais le tableau qu'il dresse n'est pas unique à l'université. Loin de là. Le problème qu'il met au jour est de portée européenne.

Notre constat est le suivant. De tous les cours proposés par le département d’histoire en 2017-18, seulement 7 % s’attardaient à des régions ne faisant pas partie de "l’Occident paradigmatique" (Europe de l’Ouest et Amérique du Nord). Dans la faculté de philosophie, ce taux tombait à 4 %. Dans les départements de sociologie, d’économique, et de géographie, aucun cours n’était dévoué à ces régions. D’autres départements faisaient un peu ou beaucoup mieux : 15 % des cours de sciences politiques, 20 % des cours de théologie et études religieuses et 42 % des cours d’anthropologie s’attardaient à des régions "non occidentales".

Comparaisons avec la Chine

Pour certains départements, nous avons également confronté nos résultats à la situation dans des universités américaines, chinoises, et taïwanaises. Le bilan de cette comparaison en étonnera quelques-uns. Pour les départements d’histoire, alors que les universités étrangères offraient environ 1,1 cours sur leur propre région pour chaque cours offert sur d’autres régions, ce ratio était de 5 cours sur l’Occident pour chaque cours sur une autre région à la KU Leuven !

Fait notoire : alors que l’Université de Pékin proposait deux cours d’histoire de l’Afrique subsaharienne, le département d’histoire de la KU Leuven n’en offrait aucun, et ce malgré le passé colonial belge. Il est vrai que la situation du département d’histoire s’est améliorée au cours des trois dernières années. Mais celle-ci demeure encore très loin du portrait que nous avons dressé des universités américaines, chinoises et taïwanaises.

La Chine est plus ouverte… en savoirs

Pour ce qui est de la faculté de philosophie de la KU Leuven, la situation s’apparentait grosso modo à celle dans les universités américaines, où de 2 à 4 % des cours offerts s’intéressaient aux philosophies "non occidentales". Ces statistiques révèlent que derrière la prétention universelle de la philosophie occidentale se cache une insularité surprenante. Par contraste, ce sont de 66 à 69 % des cours de philosophie proposés par les universités chinoises et taïwanaises qui étaient dévoués aux traditions "non chinoises".

Ce bilan remet en doute certains lieux communs sur la Chine, notamment quant à son prétendu manque d’intérêt pour le monde extérieur. Les statistiques ne mentent pas : en termes de savoirs, la Chine est beaucoup plus ouverte sur le monde que l’Europe. Ceci dit, il ne fait aucun doute que l’Europe fait nettement mieux que la Chine au niveau de la liberté d’expression. Mais il serait grand temps que cette liberté soit mise au service d’une vision beaucoup plus diversifiée du monde. Sinon la seule liberté qu’il restera à l’Europe sera celle de continuer à se penser en huis clos, dans un village qui n’aura de "global" que le nom.

>>> Le rapport sur le multi-régionalisme dans le curriculum de la KU Leuven sera présenté au public ce vendredi dans le cadre d’un événement organisé par Metaforum à la KU Leuven. Ceux qui désirent participer à l’événement peuvent le faire en s’enregistrant sur la page web suivante : https://www.kuleuven.be/metaforum/agenda/page.php?LAN=E&ID=303&FILE=agendadetail.

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