Iel, l'entrée au dictionnaire d'un pronom polémique

Iel, l'entrée au dictionnaire d'un pronom polémique
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Contribution externe

Une contribution de François Halleux, membre de l'Etincelle, un kot-à-projet néo-louvaniste centré sur le journalisme dont La Libre Etudiant est partenaire.

Tous les ans, les dictionnaires se remplissent de nouveaux mots. Nous avons par exemple pu voir, ces dernières années, l’arrivée de « bolosse », « wesh » ou encore « malaisant ». Mais il est également des mots – ou néologismes - qui suscitent de vifs débats, parce qu’ils touchent à des questions sociétales plus larges. Ainsi, la presse française se déchaîne ces derniers jours sur un tout petit mot de trois lettres à peine : un nouveau pronom, le « iel ».

Une polémique envisagée ?

En effet, le 15 septembre 2021, Le Robert décide d’ajouter ce pronom neutre à son dictionnaire en ligne en le définissant comme suit : « Pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quel que soit son genre. L'usage du pronom iel dans la communication inclusive. - REM. ON ÉCRIT AUSSI ielle , ielles. » (Le Robert en ligne, s.d.).

Ces dernières semaines, de nombreux quotidiens francophones prennent position quant à son utilisation. Il en est de même pour les personnalités publiques: le ministre Blanquer et Brigitte Macron, par exemple, seraient contre. En réalité, ce petit pronom nous plonge, à notre insu, dans l’acceptation d’une réalité polémique : la question des genres.

Admettre l’existence de ce pronom neutre est un geste fort pour Le Robert. Il légitime en quelque sorte son utilisation et nie la binarité des genres. Un geste linguistique certainement, mais également un geste politique, qui pourrait, selon certains, se muer en un geste économique (la communauté non binaire achèterait à l’avenir Le Robert, parce que le dictionnaire le représente).

Une légitimation faussement officielle

Il faut néanmoins remettre les choses au clair : c’est l’usage qui fait la norme et non le contraire. En bref, ce n’est pas Le Robert qui décide de faire exister ce nouveau pronom, c’est parce qu’il est utilisé par des personnes qui s’y reconnaissent que celui-ci finit par être reconnu par ces instances faussement prescriptives.

Certains peuvent se demander ce qu’en pense l’Académie française. La question semble légitime, mais elle ne l’est pas. Combien de personnes disent « la covid » parce que Messieurs, les académiciens l’ont décidé ? En réalité, l’Académie française ne pourrait honnêtement se positionner, elle qui écrit la 9e édition de son dictionnaire depuis 1986 et qui élabore son quatrième tome depuis 2011, soit 10 ans de retard sur la réalité linguistique.

L’utilisation du pronom

Ce qui alimente le débat, c’est l’utilisation de ce pronom. Certes, il s’agit de respecter l’identité de genre d’une partie marginale de la société, mais le citoyen lambda se reconnaît-il vraiment dans son utilisation ? Nous sommes allés questionner des étudiants, premiers concernés, semble-t-il, par ce débat. La plupart des 245 étudiants du supérieur ayant répondu à notre sondage disent connaître ce pronom, mais les trois-quarts ne l’utilisent jamais. Il est donc de bon ton de se demander si pour un usage si minime, il était effectivement bénéfique d’inclure ce nouveau mot : « Je n'utilise jamais le pronom 'iel' principalement parce qu'il n'est pas rentré dans le langage courant. […] À terme, je l'utiliserai plus que probablement s'il s'avère qu'il devient plus fréquent. »

Pour d'autres, en revanche, son invention est inutile, voire stupide : « Ridicule ! Et si on cherche un pronom neutre (qui n'est ni masculin ni féminin) pourquoi créer un pronom qui est un mélange des deux. Où est le neutre ? Pourquoi le 'il' impersonnel et neutre (un neutre avec une forme qui ressemble à du masculin) n'est-il pas considéré ? », nous dit-on. L’utilisation même du pronom est peu claire, Le Robert donne deux graphies dans sa définition : « iel » et « ielle », comment donc réussir cet effort d’inclusion quand la forme n’est pas fixe ?

Un débat vraiment nécessaire ?

Le débat suscité par le « iel » semble à la fois nécessaire et inutile. Il apparaît d’une part inutile, parce que 70% des jeunes sondés sont favorables ou indifférents à l’entrée du pronom dans le dictionnaire. Pourquoi tant de remous pour une nouveauté qui ne fait que titiller le cerveau des linguistes et favoriser la récupération politique ? Inutile également parce que ce n’est en rien, comme expliqué précédemment, une prescription : ce n’est que l’observation d’une langue en constante évolution. Rien n’oblige l’utilisation du « iel » et beaucoup nous disent que c’est une bonne chose de trouver des mots pour que tout le monde puisse se sentir représenté.

Un débat nécessaire, d’autre part, parce qu’il questionne beaucoup de réalités linguistiques et sociétales. Premièrement, des problèmes grammaticaux : comment accorder ce nouveau pronom ? Au masculin, au féminin, avec un point médian ? Lorsqu’on pense aux nombreuses règles à respecter en français, est-il vraiment nécessaire d’y ajouter une nouvelle complexité ? Quelques personnes questionnées nous disent voir dans ce nouveau pronom une facilitation de l’apprentissage du français pour les enfants : un seul pronom plutôt que deux (en visant une utopie de la disparition de la notion de genre pour ne plus en avoir qu’un seul) permettrait de supprimer de nombreuses règles grammaticales bien trop complexes et parfois illogiques. Cet argument allant néanmoins dans les deux sens : pourquoi imputer aux enfants un nouveau pronom alors que la langue est assez complexe comme cela. Deuxièmement, des problèmes sociétaux : ce débat autour du pronom « iel » montre une société exclusive incapable de s’adapter aux théories du genre, continuant de marginaliser une communauté. On nous dit d’ailleurs : « Le fait même que la place de 'iel' dans le dictionnaire puisse être débattable n’est finalement qu’un reflet parmi tant d’autres de la transphobie et du sexisme éhontés de la société. »

Le rêve d’une inclusion parfaite

Le débat peut s’étendre encore plus loin : l’acceptation du « iel » doit-il mener à l’utilisation d’autres pronoms et adjectifs plus policés, tels que « celleux » ou « toustes » ? Ces conversations autour des évolutions de la langue pourraient devenir, à l’avenir, de plus en plus fréquentes. Néanmoins, cette volonté d’inclusion rencontre des limites : l’utilisation du point médian, par exemple, exclut certaines personnes de la société. En effet, les logiciels de lecture à voix haute ne reconnaissent pour l’instant pas ces graphies et la question se poserait également pour les lectures en braille. Ce rêve d’une inclusion parfaite de la société ne serait ainsi qu’une utopie. Pour finir, on nous conseille la lecture de l’essai « Inclure sans exclure » d’Anne Dister pour approfondir la question et pouvoir se lancer dans les débats à venir en toute connaissance de cause.