Écouter Antigone Thunberg

Certains textes ont cette capacité à faire entendre une musique intemporelle, qui résonne étrangement avec l’actualité. Dans l’Antigone de Sophocle, la cité traverse une crise existentielle et un sombre présage plane sur son destin. Une jeune fille sort alors de la foule anonyme pour s’opposer à un roi égotique, obsédé d’ordre et de pouvoir, qui s’obstine dans une voie menant la cité à sa perte. Toute ressemblance…

Écouter Antigone Thunberg
©Martin Collette
Contribution externe

Une opinion de Martin Collette, diplômé en biologie et philosophie

De la COP 26, on retiendra peut-être surtout ce « bla, bla, bla… » impertinent, scandé par Greta Thunberg à la face des leaders du monde. Car c’est le présage d’un grondement bien plus menaçant. Celui des peuples et de la Terre, abandonnés à un chaos annoncé et au joug de régimes autoritaires pratiquant le contrôle systématique, dont la pandémie actuelle n’est guère qu’un avant-goût.

Le parallèle entre Antigone et Greta Thunberg a déjà été établi par plusieurs commentateurs. Je voudrais insister ici sur des éléments religieux archaïques de la tragédie de Sophocle, plus rarement relevés. L’intrigue débute alors que les deux frères d’Antigone se sont entretués. L’un était roi de Thèbes, l’autre avait rejoint le camp ennemi et attaqué sa cité natale. Thèbes est alors confiée à leur vieil oncle Créon, qui décide d’abandonner la dépouille du félon aux bêtes sauvages, avec l’interdiction de lui offrir une sépulture, sous peine de mort. Antigone, sœur des défunts, refuse cette décision qui offense la dignité humaine.

Une prophétie climatique du VIIe siècle av. J.-C.

Le parallélisme avec la célèbre activiste suédoise tient tout entier dans l’enjeu du drame. D’un côté, une jeune femme s’insurge pour exiger que le corps de son frère soit rendu intact à la terre. De l’autre, une jeune femme se dresse pour que la Terre soit transmise intacte à sa génération. L’inversion n’est qu’apparente, car Antigone est ici porteuse d’une ancienne tradition religieuse mal connue, où l’inhumation vise non seulement le défunt mais aussi, à travers lui, la Terre comme divinité première. Et dans les deux cas, c’est une génération entière qui est sacrifiée, puisque le fils unique de Créon rejoindra Antigone et ses frères dans la mort, laissant Thèbes sans lignée royale, donc sans avenir.

Si Créon invoque la raison d’État au nom des dieux d’en haut, à commencer par Zeus, dieu tutélaire de la civilisation classique, Antigone en appelle inlassablement à « ceux d’en bas ». Ces anciennes divinités terriennes, à moitié oubliées, et qui subsistent à travers les figures de Perséphone, Déméter ou Hadès, réclament leur dû. Pour elles, la mort est un juste prix, et l’inhumation le rite qui assure la circularité de la vie, l’équilibre du tout. À travers les rites funèbres, se joue aussi le retour du printemps, des frondaisons, des blés et des naissances. L’avenir de la cité, qui puise sa sève dans son terroir, et non seulement dans la prospérité de ses élites et le prestige de ses institutions. En refusant de faire passer le mort sous terre, Créon rompt le cycle de la vie. Il s’expose alors à un blocage inverse : une Terre négligée et blessée qui ne laisse plus sortir la vie de son sein.

Ainsi, dans Antigone, il s’agit bien aussi, et peut-être surtout, de la Terre. Même le climat trouve sa place dans la pièce. Le cadavre de Polynice subit les assauts d’un soleil brûlant, puis d’une soudaine et violente tempête, deux phénomènes extrêmes auxquels nous sommes désormais accoutumés. On l’oublie souvent, mais l’avènement mythologique de Zeus n’a été possible que grâce au soutien de Gaia, la grande déesse Terre. Et dans sa théogonie, Hésiode avait prophétisé que celle-ci, irritée par les prétentions arrogantes du pouvoir olympien, libérerait un jour la colère du Titan Typhon, dont le nom est suffisamment explicite.

Créon, ce boomer

À l’image de la génération issue des 30 glorieuses, avec son humanisme orgueilleux, biberonné au progrès indéfini, certain d’avoir soustrait l’humanité à la crédulité, à la faim et aux caprices d’une absurde nature, Créon est si imbu d’honneurs et de pouvoir qu’il a perdu cette « humilité » fondamentale qui témoigne de l’ancienne et profonde intimité de « l’humain » et de « l’humus ». C’est au nom de cette humanité toute terrienne que parlent Antigone et Greta. Mais le boomer confond son statut privilégié avec le bien commun. S’attaquer à son confort, à ses prérogatives, c’est forcément refuser le progrès, trahir la civilisation, insulter l’Homme. Antigone et Greta le sentent dans leurs tripes : c’est une folie. Un fou dénonce une folle. Un autiste (au sens littéral : il est prisonnier de sa logique anthropocentrique) répudie une autiste.

Créon est aussi l’expression d’une certaine masculinité qui prend le monde pour acquis. Le contexte de révolte féminine (ou féministe) dans lequel se déroulent tant la tragédie de Sophocle que notre drame contemporain, ne peut en effet relever du hasard. Dans le contexte très masculin de l’Athènes du cinquième siècle, il est remarquable que Sophocle ait choisi de mettre une femme à la tête de la révolte contre Créon. Il est vrai que la tragédie est un art qui fait une place particulière aux femmes, mais c’est en général sous la forme collective et anonyme du chœur (qui fut probablement le personnage principal des premières pièces tragiques), ou sous les traits du cortège des Bacchantes, ces possédées de Dionysos, qui menacent l’ordre sexuel, politique et religieux.

Ici encore, la logique est profondément religieuse. Comme l’explique Charles Segal, en se refermant sur une logique purement masculine, la cité s’est coupée de la nature, des rythmes biologiques et écologiques qui harmonisent le vivant. Cette coupure est fatale. Car si les femmes maintiennent un lien avec cette nature vitale, notamment par des rites domestiques et agricoles, ce sont les hommes qui tiennent le gouvernail du pouvoir, précipitant la cité vers un abîme sombre.

Révoltes au féminin

Dans le contexte actuel, la dimension féminine est aussi frappante. La révolte de Greta s’exprime sur le fond d’un mouvement d’ampleur global, où des millions de femmes réclament d’être entendues et considérées. La fronde de la jeune femme Grecque a pris la dimension d’une conscience mondiale. Cependant, il faut souligner qu’Antigone (comme Greta) ne parle pas pour elle-même ou une minorité, mais pour une génération, une civilisation et la Terre. Créon en est averti par son fils Hémon : le pays entier bruisse d’une « rumeur obscure qui sans bruit monte » contre son roi, apportant à la rebelle un soutien silencieux, présage d’un possible soulèvement. Antigone est l’expression de cette foule invisible, faite de femmes, mais aussi de paysans et d’esclaves, de bêtes sans doute. Il n’y a pas dans ce combat de revendication individualiste. Si elle s’expose dans la lumière de la cité, c’est même pour dénoncer l’illusion de l’autonomie, fût-elle celle d’un roi ou de l’humanité entière.

Il y aurait bien des nuances et des compléments à apporter à ce parallèle. On pense au devin Tirésias qui tel un scientifique du GIEC, a la lourde tâche de dire la vérité à un pouvoir qui fait la sourde oreille. On trouverait aussi chez Sophocle, en filigrane, le pressentiment d'un autre danger. Celui de livrer une cité aux abois à la technè déroutante des sophistes. Ces manipulateurs du langage, qui assurent le marketing de l'oligarchie, évoquent les « vendeurs de solutions » qui se bousculent aux portes des palais pour nous offrir de joyeux lendemains à coup de « green techs ». Ils parlent même de smart city. Éclatante ironie : alors que la cité grecque nous a légué la délibération démocratique comme mode de décision, voilà qu'on nous prépare une cité qui n'aura plus besoin de ses citoyens pour se penser et s'adapter.

Mais la chose qu’il faut encore rappeler, c’est comment la tragédie s’achève. Créon prend conscience de son égarement. Il veut le réparer. Seulement il est trop tard. Il a galvaudé sa dernière chance de médiation entre la cité et la Terre, entre le masculin et le féminin, entre la vie et le mort. Alors qu’il rentre dans son foyer, la sombre fatalité a déjà gagné son âme. Son fils s’est donné la mort dans les bras d’Antigone. Sa femme Eurydice s’est pendue dans sa demeure. Lui-même n’est plus qu’un « cadavre vivant ». Il n’y aura pas de suite à la lignée maudite de Thèbes. Pas de lendemains qui chantent. Et peut-être pas de lendemain du tout.