Allons-nous tomber dans l'âge de la déraison dangereuse?

Allons-nous tomber dans l'âge de la déraison dangereuse?
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Une carte blanche de Luc de Brabandère, philosophe d'entreprise (1).

Face à un monde agité, nous éprouvons le besoin de comprendre ce qui se passe. C’était déjà le cas de nos ancêtres lointains et ce qui nous différencie d’eux n’est donc pas cette interrogation légitime, mais plutôt la manière de se positionner. Dans sa relation à l’environnement, l’être humain a en effet un double choix à faire. Il peut avoir une attitude passive ou vouloir être acteur de changement, et il peut vouloir faire appel à la raison ou non.

En les combinant, quatre postures différentes sont ainsi possibles qui apparaissent chronologiquement dans le tableau ci-contre.

Allons-nous tomber dans l'âge de la déraison dangereuse?
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Notre Histoire commence dans le quadrant inférieur gauche, des milliers d’années avant Jésus-Christ. Nous sommes en Égypte à l’époque des Pharaons ou encore dans le monde grec à l’époque de la guerre de Troie. La "raison", le logos de l’époque est surtout mythos-logos, l’homme se croit soumis aux humeurs de dieux multiples aux comportements bizarres, aux allures tantôt humaines, tantôt monstrueuses, qui oscillent entre amour et haine, entre vie et mort.

Pour l’habitant du pourtour méditerranéen, c’est chez eux qu’il faut chercher l’explication de ce qui se passe sur la Terre, qu’il s’agisse d’un arc-en-ciel, d’une sécheresse ou d’une guerre. Ayant observé qu’au moment où les scarabées sortent du sable le soleil commence à se lever, les Égyptiens ne pouvaient qu’attribuer un pouvoir divin à ces insectes…

Ailleurs dans le monde, ce n’était pas fort différent. Comme nous le rappelle Bertrand Russell, les Chinois croyaient que le chien céleste avait parfois une petite fringale et qu’il croquait alors un morceau de lune. C’est en tapant vigoureusement sur des gongs que les habitants faisaient fuir le dangereux animal céleste et mettait ainsi un terme… à l’éclipse.

Quand Zeus tape sur la table

Vers 600 av. J.-C., un groupe d’hommes s’est déclaré très insatisfait de ces "explications" du monde qui n’en étaient pas, et nous passons au quadrant supérieur, toujours à gauche. Ceux qu’on appellera les premiers philosophes, Thalès, Pythagore ou Démocrite, se dirent qu’un éclair n’était pas une étincelle provoquée par Zeus qui tape sur la table, et qu’une fleur qui pousse pouvait s’expliquer autrement que par le désir d’une déesse de l’Olympe de se voir offrir un bouquet.

Toute la philosophie grecque se situe dans ce deuxième quadrant, elle ambitionne d’expliquer les choses rationnellement, mais n’envisage pas pour autant la possibilité de les modifier. Aristote était convaincu que toute substance a un destin a priori. Comment expliquer que d’un œuf de poule sorte toujours un poussin, et jamais une hirondelle ? Pour Aristote tout est prédéterminé, le hasard n’existe pas. Un champignon, un esclave ou une étoile filante ne peuvent faire autre chose que tendre vers leur fin, leur "cause final".

Géométrie du hasard

À la Renaissance, c'est le grand choc. Descartes est convaincu qu'il faut "se rendre comme maître et possesseur de la nature" et nous fait passer à droite du tableau. Il n'est pas le seul, car quelques savants de disciplines différentes contestent l'existence de la cause finale. Parmi eux, Blaise Pascal qui fait le pari non seulement d'accepter l'existence du hasard, mais aussi de le calculer. Ainsi naquit le calcul des probabilités, qu'il appela la "géométrie du hasard".

Le philosophe emblématique du troisième quadrant est Kant qui se décrivait lui-même comme le Copernic de la pensée. "Tu ne vois pas le monde tel qu'il est, tu le vois tel que tu es", le sujet fait sa grande entrée et prend sa place face aux objets. C'est le siècle des Lumières, la Raison triomphe et les Sciences envahissent la Grande Encyclopédie. Plusieurs générations de savants veulent non seulement organiser le monde et trouver les équations qui le gouvernent, mais aussi prévoir son évolution et même inventer de quoi l'améliorer.

Mais aujourd’hui, certains éléments inquiétants font penser que nous pourrions basculer dans le quatrième quadrant. Aussi farfelu que cela paraisse, de faux scientifiques vraiment médiatisés contestent par exemple la théorie de Darwin, prennent la Bible au pied de la lettre gothique et, en additionnant l’âge de tous les prophètes mentionnés, prétendent que l’âge de la Terre ne serait que de quelques milliers d’années. Ils déguisent ce délire en théorie scientifique alternative et expliquent les différentes formes du vivant par des intentions qui ne peuvent être que divines…

Dinosaures et métavers

Ceux qu’on appelle "créationnistes" n’ont pas de problème à affirmer que les premiers hommes ont côtoyé les… dinosaures ! Dans certains "musées" américains, ils les présentent ensemble dans des reconstitutions "historiques", alors que leur extinction a eu lieu plus de cinquante millions d’années auparavant.

Si la mythologie était inoffensive, le quatrième quadrant par contre est celui de la déraison dangereuse. Celle qui accepte les post-vérités et voit des complots partout, celle qui proclame que l’homme pourra un jour vivre éternellement et qu’on pourra télécharger sa conscience.

Soyons vigilants. Le substantif "raison" a donné naissance à deux adjectifs mais "rationnel" et "raisonnable" ne sont pas des synonymes. Un coup de cœur peut être raisonnable, même s’il n’est pas rationnel. Mais la décision de Jeff Bezos de voler quelques minutes dans l’espace était peut-être rationnelle, mais certainement pas raisonnable. Tout comme celle de Mark Zuckerberg de vouloir nous emmener dans un métavers, une alternative virtuelle à l’univers…

Churchill avait raison de dire que la différence entre les adultes et les enfants, c’est le prix de leurs jouets.

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