Entre le singulier et l’universel, le retour de la société civile

Notre avenir est-il circonscrit entre l’endormissement paisible dans une dictature invisible ou dans un monde qui s’émiette, proie de sociétés détenant de nouveaux pouvoirs par les données qu’elles détiennent ? Le contrat social ne peut-il être fondé que sur la manipulation des esprits ou l’exacerbation des peurs et des passions ? Où est le nouvel équilibre à trouver entre l’individu et le collectif, entre le dynamisme de la liberté et l’enracinement dans le groupe, entre le singulier et l’universel ?

Entre le singulier et l’universel, le retour de la société civile
©Jean Luc Flémal
Contribution externe

Une carte blanche de Louis Ledonne, ingénieur électronicien, auteur du blog Un monde plausible (1)

L’individualisme a changé le monde, en libérant la curiosité humaine et en étendant le champ des possibles. Et cet individu, débarrassé du fardeau de sa famille, de son milieu de ses origines, semble incarner ce que Benjamin Constant appelait la liberté des Modernes, cette liberté qui s’épanouit dans la participation aux affaires publiques et ce par la décharge de celles-ci à un nombre limité des personnes (gouvernement représentatif).

Mais ce que nous n’avons pas vu c’est que ce triomphe portait en lui la dissolution des cadres dans lesquels s’enracine sa liberté. Entre le monde et l’individu, il n’y a plus rien : « l’égalité intellectuelle » d’une ambition collective partagée dans l’exercice des droits politiques s’est dès lors évanouie. Où va-t-il trouver la boussole qui le guide, libéré de ses amarres morales, économiques et politiques ?

La réponse de l’utilitarisme économique est simple : Adam Smith, en inventant le concept de « main invisible » fait habilement échapper au monde des valeurs l’activité économique. La question d’une bonne vie est évacuée, comme celle du bon gouvernement : l’étalon de mesure de l’argent permet de donner à chaque objet, chaque situation, un prix, nécessairement juste puisqu’il reflète la somme des préférences individuelles.

L’impasse de la politique traditionnelle

Après la légitimité religieuse qui, dans tant de pays et pendant des siècles, avait été un des piliers de la légitimité politique, la politique était devenue une part de l’identité de l’être humain, et donc aussi de ses rêves. Elle provoquait le débat et le clivage gauche/droite structurait une confrontation qui opposait deux idéologies, deux imaginaires. Mais le triomphe de l’individu jette à présent le doute sur l’idée même de société et l’ambition d’un parti politique de donner une vision globale d’une société a cessé d’être crédible.

La mondialisation n’a fait qu’accentuer cette situation en la radicalisant : dans un monde mobile où l’identité et la cohésion des Etats sont incertaines, quel est le cadre légitime de la solidarité et de la redistribution ? La ville, la région, l’Etat, l’Europe, le monde ? La réponse éthique devrait nous interdire d’établir une quelconque séparation entre les humains mais la réponse politique ne peut ignorer les émotions , et donc les liens de proximité.

Ainsi la politique traditionnelle, dépourvue des repères, n’a plus d’idéologie à départager, d’intérêts collectifs à arbitrer. Cette défaite a sur les démocraties des conséquences redoutables : désormais impuissantes à négocier des intérêts, elles sont confrontées au choc des identités. Et ces dernières , construites sur l’affirmation d’une différence, loin d’organiser la société en groupes la fragmentent presque à l’infini.

La nouvelle politique

La table de la politique a été renversée, le cadre intellectuel qui structurait le débat s’est effondré et nos démocraties n’ont plus de boussoles qui les guident. La brutalité croissante du langage politique, du président Trump aux gilets jaunes, peut être célébrée comme un sain retour à l’honnêteté ; la civilité, composante essentielle de la vie en société disparait. Chacun a désormais ses faits à lui et construit un rempart contre les attaques d’un monde aussi incontrôlable qu’incompréhensible. Les faits deviennent des opinions et les opinions des faits.

Cette relation nouvelle à la vérité, ou plutôt ce désintérêt pour la recherche patiente de celle-ci, dévalue le politicien traditionnel, gardien de l’espace public et de l’intérêt commun, et un nouveau type de leader apparait alors. On se mobilise désormais derrière des individus charismatiques dont on n’attend pas qu’ils argumentent mais qu’ils affirment, confirmant les certitudes dans lesquelles on s’est enfermé.

Les utopies identitaires et le retour du fanatisme religieux ont remplacé les utopies de projet, et le secret de leur réussite est de permettre à un groupe de s’identifier ; le programme est moins alors un catalogue de mesures qu’un défilé de symboles. L’utopie est donc revenue ; mais ce n’est plus une utopie transformatrice mais une utopie de colère devant la complexité insaisissable du monde, le ressentiment partagé de l’invisibilité à laquelle on est condamné. Ainsi le nationalisme, le repli sur soi offrent la réponse la plus simple en substituant un espace d’expression à celui de l’action.

Le retour des valeurs dans le débat politique est capté par des mouvements identitaires mais il est sans doute aussi porteur d’avenir et c’est tout l’enjeu des mouvements écologiques qui face à un monde fini seraient générateurs de nouveaux projets. L’appartenance à ces mouvements offre alors une identité transnationale ancrée dans des valeurs et des réponses au besoin de collectif. Et les Etats eux-mêmes ont commencé de comprendre que c’est sur le terrain des valeurs que la nouvelle politique mobilise.

L’impact provoqué par les réseaux sociaux

On ne remarque même plus le bouleversement que l’utilisation des médias classiques a introduit dans la vie politique en substituant à la délibération une communication univoque qui s’introduisait dans chaque foyer. Cependant la même logique n’est plus à l’œuvre avec l’essor des réseaux sociaux car les mécanismes de régulation traditionnels deviennent inopérants.

Le détenteur d’un compte Facebook se pense non seulement libre, mais détenteur de pouvoirs nouveaux qui exaltent sa toute-puissance et confortent ses certitudes. Cette perspective crée l’apparence d’une remarquable égalité : il n’y a plus de producteurs du savoir, seulement des individus en réseaux, qui se pensent égaux dans leur accès pour recevoir comme pour produire de l’information.

Grâce à l’espace virtuel de l’internet qui abolit la géographie, nous pouvons nous retrouver entre « nous » avec des gens qui nous ressemblent. Et chaque rencontre est une confirmation de la conviction initiale, libérée du filtre des experts et des avis divergents, nous enfermant dans des bulles qui recyclent et amplifient les informations et mensonges que nous produisons.

La logique de ces communautés virtuelles est profondément différente des communautés géographiques : elle permet à un groupe, en changeant l’échelle de diffusion, d’atteindre une taille critique pour se faire entendre. Et la logique de ces communautés n’est pas nécessairement la recherche de la connaissance mais la poursuite de l’audience et la passion de la violence.

A cela s’ajoute le fait que le recueil systématique des données par les grandes plateformes de l’Internet et leur exploitation par l’intelligence artificielle bouleversent non seulement les conditions d’exercice de la politique mais également les rapports de force dans la société.

D’une part l’écrasement des hiérarchies et la disparition des filtres provoquent un resserrement des liens horizontaux, bien souvent à l’avantage d’une violence grégaire, qui nous éloigne un peu plus du dialogue et de la raison. D’autre part nous assistons à un échange inégal où de grandes entreprises et des Etats tout-puissants thésaurisent nos données et deviennent détenteurs d’une nouvelle forme de pouvoir sur nos vies.

Que voulons-nous ?

Notre avenir est-il circonscrit entre l’endormissement paisible dans une dictature invisible ou dans un monde qui s’émiette, proie de sociétés détenant de nouveaux pouvoirs par les données qu’elles détiennent ? Le contrat social ne peut-il être fondé que sur la manipulation des esprits ou l’exacerbation des peurs et des passions ? Où est le nouvel équilibre à trouver entre l’individu et le collectif, entre le dynamisme de la liberté et l’enracinement dans le groupe, entre le singulier et l’universel ?

Dans le monde entier, des organisations de la société civile se rassemblent contre des lobbies, des sociétés multinationales, des Etats corrompus ou totalitaires. Nous assistons depuis quelques années à une profusion de mobilisations qui ont affecté un ensemble de sociétés disparates : d’Alger à Santiago du Chili, de Beyrouth à Téhéran, des manifestants ont pu défiler avec des slogans qui se ressemblaient malgré des contextes différents, alimentés par des phénomènes de souffrance sociale. Ainsi le tissu social conditionne de plus en plus l’action des dirigeants.

Mais leur mobilisation ne serait pas si ardente s’ils se battaient uniquement pour un processus. Ils se battent davantage pour une certaine idée de la société. Les Chinois qui défilent à Hong Kong défilent contre les mensonges et l’arrogance d’un pouvoir communiste. Les Russes qui contestent la domination de Poutine dénoncent la corruption et la triste pauvreté de la masse du pays.

Ce qui est en jeu c’est l’esprit même de la société, son échelle de valeurs, et les deux mots si souvent utilisés aujourd’hui, populisme et élitisme, confirment que la crise de la démocratie ne se réduit pas à sa seule dimension socio-économique. L’argent a été un formidable moteur de transformation du monde mais, en devenant la mesure de toutes choses, il anéantit la complexité des motifs qui déterminent l’action humaine et abaisse les pauvres autant que les riches.

C’est à une nouvelle renaissance de notre modèle de société qu’il faut travailler, au-delà de l’opposition entre démocraties et dictatures. Ne pas renoncer à une pensée de l’individu qui a fait la grandeur de la tradition occidentale mais le libérer du rétrécissement procédural dans lequel le triomphalisme démocratique s’est progressivement enfermé.

Une autre politique est donc à inventer, du local au global.

Reconstruire de nouvelles légitimités de savoir et de pouvoir qui prennent en compte la concurrence que le monde virtuel fait au monde de la géographie, renouveler les institutions politiques en les rendant plus ouvertes à l’intervention directe des citoyens, mais aussi les ouvrir à l’expansion des connaissances sans être dominées par elles.

Et aussi reconnaître que les rapports de force n’ont pas disparu et que le monde n’est pas une collection d’individus atomisés mais qu’au sein de leurs appartenances multiples ils peuvent retrouver des ambitions collectives qui les rassemblent autour de valeurs plutôt qu’autour d’identités.

C’est en effet l’horizon même de la vie politique, avec la nécessaire inscription de l’action dans la durée, et la redéfinition de son sujet , avec le passage du citoyen-national à l’individu-humanité, qui est en jeu.

(1) monde-plausible.org