Google, Microsoft, Alibaba, ou le “technoféodalisme” à la belge

Trois géants mondiaux du numérique ont choisi la Belgique pour y établir des infrastructures clés. Mais faut-il s’en réjouir ? Quels seront les retombées et le prix à payer pour notre pays ?

Google, Microsoft, Alibaba, ou le “technoféodalisme” à la belge
©Blaise Dehon
Contribution externe

Une carte blanche de Cédric Leterme, Docteur en Sciences politiques et sociales, Chargé d’étude au Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (GRESEA) et au Centre tricontinental (CETRI)

Avec les annonces récentes de Google, Microsoft, mais aussi d’Alibaba – trois géants mondiaux du numérique qui ont choisi la Belgique pour y établir des infrastructures clés – notre (petit) pays se targue d’occuper une place de plus en plus centrale sur la carte européenne, sinon mondiale, de l’économie numérique. Le problème, c’est que cette carte est d’abord celle d’une économie de prédation dominée par une poignée de multinationales qui en contrôlent et en exploitent les territoires aussi bien virtuels que physiques.

Les deux annonces sont intervenues presque coup sur coup. Après Google, le 9 novembre, qui dévoilait son plan pour la construction d’un sixième centre de données en Wallonie, c’était au tour de Microsoft, deux semaines plus tard, d’annoncer sa volonté de construire un “Data Center Region” en Belgique, le troisième seulement du genre en Europe.

À l’image de l’annonce de l’arrivée d’Alibaba à l’aéroport de Liège, il y a trois ans, ces investissements sont d’autant plus appréciés et célébrés qu’ils proviennent de fleurons de l’économie numérique. Après tout, Google et Microsoft, ce sont les fameux “G” et “M” des “Gafam”, l’acronyme qui désigne les principaux géants numériques qui dominent aujourd’hui l’économie mondiale. Les deux entreprises font notamment partie du club très fermé des multinationales ayant dépassé la barre des 2 000 milliards de dollars de capitalisation boursière.

Les” Data centers”, infrastructure clé

Or, l’une des infrastructures clés de cette économie numérique dominée par les Gafam, ce sont précisément les “Data centers” ou “centre de données”. Il ne s’agit pas uniquement de simples lieux de stockage, mais également d’infrastructures capables de fournir une puissance de calcul inouïe ou encore d’assurer la disponibilité et la continuité de services complexes et diversifiés à travers le monde.

Sans surprise, les entreprises qui dominent aujourd’hui l’économie numérique sont donc également celles qui possèdent les meilleurs réseaux de centres de données. Amazon a notamment été un des premiers à saisir le potentiel qu’offrait la mise à disposition de son immense infrastructure de gestion de données pour des acteurs tiers (entreprises, gouvernements, associations, particuliers). Aujourd’hui, elle domine largement le marché du cloud avec 30 % environ de part de marché, suivie par… Microsoft, Google et le chinois Alibaba.

Un “nuage” très terre-à-terre

La localisation de ces centres de données répond à de nombreux critères (environnementaux, géopolitiques, économiques), que listait notamment le chercheur Vincent Mosco dans son livre To the Cloud (Routledge, 2014) : “climat froid, accès à une énergie à faible coût, approvisionnement en eau abondant, connexions Internet à large bande, stabilité politique et incitations financières”. Le choix de la Belgique par Google et Microsoft s’inscrit donc dans ce type de considérations.

Mais si on perçoit bien l’intérêt pour ces entreprises d’installer leurs centres de données en Belgique, dans quelle mesure l’inverse est-il vrai ? Parmi les principaux problèmes, on retrouve tout d’abord la consommation colossale d’électricité que nécessitent ces infrastructures, ce qui pose problème en matière d’émission de gaz à effet de serre, mais aussi de gestion de l’approvisionnement.

Viennent ensuite les énormes quantités d’eau utilisées pour refroidir les serveurs, mais également d’autres problèmes environnementaux moins connus, quoique tout aussi sérieux : l’utilisation d’énormes batteries à l’acide et de gigantesques générateurs au diesel pour garantir une alimentation continue en électricité en cas de panne ou de problème sur le réseau, les déchets électroniques générés par un matériel informatique à la durée de vie relativement limitée ou encore la pollution liée aux matériaux de nettoyage ou de protection contre les incendies.

Des nuisances environnementales massives donc, à ajouter aux surfaces au sol considérables que nécessitent ces infrastructures, une ressource pourtant de plus en plus rare et précieuse, en particulier dans un contexte de nécessaire lutte contre l’artificialisation des sols ou encore de relocalisation agricole. Comme le soulignait notamment L’Echo au sujet du projet de Google à Farciennes, par exemple, “Google a mis la main sur un des derniers grands terrains de Wallonie”. 53 hectares pour être exact, à ajouter aux 90 hectares que l’entreprise s’était déjà réservé à Saint-Ghislain…

Quelles retombées ?

Or, ces surfaces et nuisances environnementales sont à mettre en relation avec des retombées socio-économiques pour le moins discutables. En termes d’emploi, tout d’abord, les chiffres sont plutôt modestes, comme le reconnaît d’ailleurs lui-même le patron de Microsoft en Belgique : “Ces centres sont très automatisés et ne requièrent que peu de personnel” (RTBF, le 25 novembre 2021).

En outre, comme le souligne la Cnuced dans son dernier “Rapport sur l’économie numérique”, il est intéressant d’observer que bien qu’elle soit l’une des régions au monde les mieux pourvues en centre de données (derrière l’Amérique du Nord), “l’Europe n’a pas été en mesure de tirer les bénéfices des données comme l’ont fait les États-Unis et la Chine. Cela suggère que pour réussir dans l’économie des données, il ne suffit pas d’investir dans des centres de données”.

À cet égard, le projet de Google pose tout particulièrement question, puisque, à l’image de ce qu’il se passe à l’aéroport de Liège avec les marchandises d’Alibaba, la Wallonie fait ici office de simple lieu de stockage, de traitement et de distribution de services et de données numérique qui lui sont essentiellement extérieurs..

Logiques “technoféodales”

Le cas de Microsoft est un peu différent, du moins à en croire les annonces autour du projet. Les “Data Center Région” auraient en effet pour particularité de viser d’abord à offrir des “infrastructures de pointe” aux acteurs (publics et privés) des zones où ils s’installent. Une façon pour Microsoft de contribuer, selon ses termes, à “accélérer la transformation numérique des secteurs public et privé en Belgique”. Un projet qui n’a toutefois rien d’altruiste, puisque cette numérisation se ferait sous l’égide et au bénéfice… de Microsoft, avec à la clé des relations de dépendance et de verrouillage de pans entiers de notre société particulièrement problématiques.

Une situation qui pousse d’ailleurs de plus en plus d’économistes à parler de “techno-féodalisme” pour désigner le fonctionnement de cette économie numérique où règnent les relations de dépendance et de prédation, à la fois dans la sphère virtuelle, mais aussi dans les infrastructures physiques (centres de données, câbles sous-marins) dans lesquels investissent de plus en plus les grandes plateformes. Une logique techno-féodale qui ne semble toutefois pas inquiéter les enthousiastes de cette “nouvelle économie”, visiblement (encore) nombreux en Belgique.

Sur le même sujet