Le Christ est-il une fiction littéraire ?

Dans son dernier livre, l’immense savant André Paul nous bouscule et pose la question avec rigueur. Qu’en penser ?

Le Christ est-il une fiction littéraire ?
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Contribution externe

Une carte blanche de Robert Redeker, philosophe.

Le Christ des Évangiles n'est pas le Jésus de l'histoire. Le Christ a été connu bien avant Jésus. Telle est la double thèse d'un immense savant à l'œuvre considérable, le bibliste, historien et théologien, André Paul, dans son dernier livre Le Christ avant Jésus. Comme d'habitude, cet esprit parmi les plus libres qui soient, prend à rebrousse-poil les certitudes les mieux établies. Il bouscule. Mais – à supposer que cette présentation soit vraie – ce travail, ce livre, suffisent-ils à discréditer l'historicité des Évangiles, et à faire perdre la foi ?

Comment expliquer, d’un point de vue historique, non d’un point de vue théologique, le succès du christianisme ? Comment se fait-il que son personnage principal ne soit pas tombé dans l’oubli aussitôt mort ? Par la confection des Évangiles. Ils ont été composés tout spécialement pour leur réception dans le monde romain, écrits en harmonie avec la culture du temps, à partir de la “paidéia” judéo-grecque qui fleurissait alors à Alexandrie. Cette conformité seule, véritable coup de génie de l’Ecclésia naissante, pouvait assurer la circulation puis l’universalisation de l’originalité du message. C’est à Alexandrie que naquit le christianisme, c’est là que naquit le Christ. Les Évangiles s’inscrivent dans la philosophie, pour devenir à terme, selon les mots du philosophe grec converti à cette religion récente, Justin, “la vraie philosophie”.

Les Évangiles ne sont pas le récit de la vie de Jésus, mais du Christ, étant écrits selon une construction et suivant une rhétorique semblable à celles des “Vies”, ce genre littéraire fréquent dans l’Antiquité, illustré par Plutarque. Un problème se posa aux premiers chrétiens. Les “Vies” narrent les exploits de demi-dieux, de personnages célèbres, de fondateurs d’États ou d’empereurs. Jésus le Galiléen était de modeste extraction, vécut ordinairement, et, de plus, mourut de façon infâme. Pour diffuser son message, s’imposa la nécessité de relayer un autre récit, tournant autour d’un personnage aux dons et à la destinée uniques, dont seules les mythologies procurent des équivalents. Ainsi forgea-t-on l’annonce angélique, la naissance virginale, les rois mages, la généalogie fabuleuse, la transfiguration, les nombreux miracles, le don de réveiller les morts, et sa propre résurrection ? Gommant ce que le Galiléen fut empiriquement, le Christ est une création et fiction littéraires.

Les auteurs du texte évangélique seraient des “signatures pseudonymiques”, indexées après-coup au texte. Les Épîtres de Paul et l’Apocalypse de Jean changent chaque apôtre en autre chose que ce qu’il fut vraisemblablement : en “témoin idéal, non de Jésus (de Nazareth), mais de (Jésus) Christ”. Par suite, apôtre est dans le Nouveau Testament un titre symbolique et fictif. Contant la vie du Christ, nullement celle de Jésus, les Évangiles sont un palimpseste effaçant la parole originelle, celle de Jésus, “au bénéfice illimité de Christ”.

La séparation entre Jésus et Christ, entre sa vie et sa “légende”, entre ses amis et les apôtres, indispensable à l’élaboration de cette thèse, de l’étincelant palais d’idées bâti par notre théologien, n’est-elle pas une fiction à son tour ? Les apôtres, les premiers chrétiens, s’y dissolvent en abstractions. Ils ne sont plus ce qu’ils furent : des témoins de chair et d’os, au cœur palpitant, de Jésus, désireux de glorifier sa mémoire. Le Christ même est désincarné puisqu’il n’est pas Jésus. Il est réduit à un concept. Cette réduction, qui désincarne l’incarnation, fût-elle l’œuvre de l’Église primitive, ou bien n’existe-t-elle que dans l’esprit d’André Paul ? L’on peut se servir de la biographie de Jésus, très charnelle, de Jean-Christian Petitfils, pour faire contrepoids aux audaces d’André Paul – la comparaison des deux livres nous plonge dans la perplexité puis l’étonnement, passion qui est la matrice de la pensée. Qu’on ne se méprenne pas pourtant : même s’il peut, sur la base d’un survol hâtif, faire le bonheur des contempteurs du christianisme, cet ouvrage de haute volée, écrit par un catholique, n’est point incompatible avec la foi. La révélation est un événement intérieur qui se produit à partir de la lecture ou de l’écoute du texte des Évangiles, si bien que le Christ peut être à la fois vrai et fictif.

Pour stimulante qu’elle soit, cette démarche, nonobstant que la tentation de dissocier Jésus d’avec le Christ est aussi ancienne que le christianisme, n’emporte pas entièrement la conviction. Elle reste une hypothèse. Pourquoi ? Parce qu’elle repose sur l’occultation de l’incarnation, vérité qui tisse mille rapports historiques entre Jésus et le Christ. Si bien qu’à l’affirmation du Christ comme fiction littéraire séparée de Jésus, il est opportun de répondre : le Christ et Jésus sont entre eux dans un rapport d’autre face. L’un est l’autre face de l’autre. Le même visage – celui du linceul de Turin – réunit les deux faces, le fils de Marie comme Jésus et le fils de Marie comme Christ.

André Paul, Le Christ avant Jésus, Cerf, 210 p., 20 €.