La nuance est-elle de la mollesse ou de l'héroïsme?

Et si la nuance était une arme politique?

La nuance est-elle de la mollesse ou de l'héroïsme?
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Contribution externe

Une carte blanche de Margareta Hanes, Docteure en philosophie politique à la VUB.

George Orwell disait que "le langage peut corrompre la pensée". Un langage simple, sans ombres, ambiguïtés et connotations non seulement limite la communication mais encourage également la paresse intellectuelle. Le dialogue se pétrifie, les arguments n'ayant plus pour rôle de chercher, de sonder la vérité mais plutôt d'implanter des idées préconçues dans l'esprit de l'autre. Autrement dit, l'échange de paroles ne se fait pas pour savoir ce que pense l'adversaire, et donc pour échanger des informations et enrichir des connaissances, mais pour le convaincre de ce que l'on pense. L'art du doute, si cher à Descartes, devient superflu.

La différence entre imposer un point de vue et expliquer à quelqu'un, en utilisant des preuves, qu'un certain jugement est plus proche de la vérité, est ce qui sous-tend la différenciation entre un régime de contrôle et un régime disciplinaire. Si discipliner une population, c'est l'instruire, au sens d'ouvrir un canal de communication à double sens, dans lequel l'esprit critique peut circuler librement, sans être étouffé par la certitude d'avoir le monopole de la vérité, le contrôle de masse se fait en dictant un comportement, sans possibilité de sortie, la non-subordination devenant illégale, et, par conséquent, punie. La logique derrière le langage utilisé est binaire : nous sommes pour ou contre. Pour ou contre le vaccin, pour ou contre l'utilisation de masques de protection contre le Covid, pour ou contre l'autre. La voie du milieu n'est pas encouragée, car, comme le disait à juste titre Jean Birnbaum dans son livre Le Courage de la nuance, la gradation, la nuance, la subtilité à la fois de la pensée et de la vérité demandent de l'audace, voire un certain héroïsme. L'audace d'hésiter face à l'annonce de la vérité, de reconnaître les erreurs commises et l'existence de confusions, de dépaysement demande aussi un effort intellectuel.

La disponibilité heuristique

Il est beaucoup plus facile de se baigner dans le confort de la certitude que de s'imprégner du doute. Pourquoi? Parce que nous sommes convaincus que l'hésitation nous rend vulnérable aux décisions. Mais les chercheurs Daniel Kahneman et Amos Tversky attirent notre attention sur la « disponibilité heuristique », ce raccourci mental que beaucoup d'entre nous prennent, surtout lorsque nous sommes pressés par le temps, et nous pensons qu'il n'y a pas de temps pour une analyse approfondie. Lorsque nous évaluons une situation et devons prendre une décision, nous recourons souvent aux informations, aux risques, aux exemples dont nous nous souvenons récemment et facilement. Plus notre esprit est influencé, par exemple, par un certain type de nouvelles, plus nos jugements ont tendance à embrasser la rationalisation derrière ces nouvelles. Les décisions prises sur la base de ces heuristiques peuvent conduire à des erreurs de réflexion. Ce qui caractérise la disponibilité heuristique, c'est la facilité avec laquelle l'information est remontée à la surface, à partir de la mémoire, et de ce fait elle est considérée comme importante. Bien sûr, cela ne signifie pas nécessairement que le détail dont nous nous souvenons est le plus important. C'est juste un détail qui est sorti de mémoire parce que c'était facilement accessible, soit parce qu'on l'entend sans cesse, soit parce qu'il fait partie de notre répertoire d'idées (préconçues).

Socrate a promu l'ignorance, non pas parce qu'il était contre la certitude, qui peut facilement tomber dans le piège du dogmatisme, mais parce que la conscience de sa propre ignorance laisse la porte ouverte au progrès. Logoi sokratikoi, les conversations socratiques, avaient pour but de nous montrer qu'il y a tellement de choses que nous ne savons pas (encore) et que ce que nous pensons savoir peut même ne pas être certain que nous le sachions. Le dialogue permet de découvrir plus facilement la vérité car il oblige en quelque sorte les participants à réfléchir en s'exprimant devant tout le monde et en acceptant qu'ils soient soumis à un processus critique. La combativité, si courante sur les réseaux sociaux où chacun préfère choisir une "équipe", pour ou contre, pour polariser, contrarier, laisse place à une zone grise, où les possibilités se multiplient et la complexité prend la place de la simplification. Comme dans une peinture impressionniste, où les couleurs se perdent les unes dans les autres, dans une étreinte harmonieuse, sans qu'aucune, en particulier, crie par son intensité.

Une sortie de la zone de confort

La nuance de la pensée ne signifie pas le manque d’engagement, de non-implication ou d’indifférence face aux problèmes auxquels la société est confrontée. C’est une mise à distance, une sortie de la zone de confort de la croyance absolue où le moi est piégé dans son propre jugement et dans les pensées préalablement construites. Le débat tient lieu de monologue, et les idées contradictoires sont acceptées dans le processus d’argumentation, de pensée, pas nécessairement par souci de diversité, mais par nécessité de passer chaque opinion à travers un filtre critique. Lorsque nous avons le courage d’admettre que nous ne pouvons pas toujours répondre par un "oui" ou un "non" catégorique, nous avons l’occasion de prendre conscience de ces détails intermédiaires qui peuvent nous échapper lorsque nous n’avons qu’une bifurcation devant les yeux. Une opinion ne devient pas vraie parce qu’elle est répétée assez souvent et qu’elle a relégué au second plan l’opinion opposée, qui risque ainsi d’être niée et anéantie. Il faut un petit effort intellectuel pour reconnaître qu’il y a aussi une zone intermédiaire, où "oui" et "non" laissent place l’un à l’autre.

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