Restituer des oeuvres au Congo : la position du Thomas Dermine ne s'appuie pas sur des arguments de droit

Faut-il restituer des oeuvres, aujourd'hui à l'Africa Museum de Tervuren, au Congo, comme le souhaite le secrétaire d'Etat chargé de la Politique scientifique? La décision ne saurait s'appuyer sur des critères juridiques, historiques ou même moraux pour autant que l'on consente à replacer les faits dans leur contexte.

Restituer des oeuvres au Congo : la position du Thomas Dermine ne s'appuie pas sur des arguments de droit
Contribution externe

Une carte blanche de Yves-Bernard Debie, avocat

Het is niet van ons, punt." C'est par ce tweet lapidaire de son secrétaire d'État Thomas Dermine (PS), illustré par deux fétiches du Congo, que la Belgique découvrait le 19 juin dernier que des collections muséales africaines seraient conservées de façon illégitime au musée de Tervuren. Cette sentence sans appel émanant du responsable de la politique scientifique de la Belgique et donc de ses musées devait être développée sur différents médias : "D'abord le transfert de propriété, qui est un acte symbolique qui reconnaît que ces objets ont été volés. Moi, j'ai une petite fille de 4 ans, quand elle ramène quelque chose de l'école qui n'est pas à elle, je lui dis : 'Non, ce n'est pas à toi, il faut le rendre.' C'est exactement la même chose avec ces pièces congolaises", ajoutait-il encore le 6 juillet dernier sur La Première.

La Belgique et ses musées seraient donc des receleurs d’objets volés au Congo et il serait urgent de les restituer, un peu plus de deux ans et demi après que le contribuable a dû débourser 66,5 millions d’euros pour rénover l’Africa Museum de Tervuren.

Une question de droit

Pourtant, les collectes effectuées au moment de l’État indépendant du Congo (1885-1908) ou du Congo belge (1908-1960) ne sont pas illégales. Le vol, la spoliation ou le pillage ont des définitions légales précises et nécessitent qu’une loi nationale ou internationale applicable ait été enfreinte, ce qui n’est pas le cas en l’espèce. L’entrée en collection et la conservation de ces œuvres sont totalement légales. Elles sont en outre, au regard du droit belge, inaliénables en raison notamment de leur affectation à une mission de service public.

La décision soudaine de restituer ne saurait dès lors s’appuyer sur des critères juridiques, historiques ou même moraux pour autant que l’on consente à replacer les faits dans leur contexte d’alors et que l’on s’abstienne de tout révisionnisme, même bienveillant. Rappelons que la guerre des Gaules, les Croisades ou les conquêtes napoléoniennes ont largement enfreint les conventions de La Haye de 1899 et 1907 ou de Genève de 1949, il est vrai, édictées longtemps après les faits.

Aucun argument de droit, d’histoire ou même le risque de glissement vers une remise en cause totale des fruits de la colonisation (ressources minières ou forestières, par exemple) ne semblait pouvoir arrêter l’entreprise d’autoflagellation et peu importait même que le Congo n’ait jusque-là rien demandé.

Une tonalité paternaliste

La bonne parole se devait d’être portée en Terre sainte, ce Congo spolié. Un voyage officiel fut organisé, le directeur du musée de Tervuren était du voyage. Il fallait convaincre les autorités congolaises qu’elles devaient réclamer ces œuvres. À nouveau, peu importait que la Belgique ait créé plusieurs musées d’art au Congo durant la période coloniale ou qu’il y ait plus de 40 000 objets au musée de Kinshasa, le Congo se devait d’exiger la restitution de ses biens spoliés. Comment pouvait-il en être autrement, d’ailleurs ? Comment ne pas les réclamer puisque nous affirmons être des voleurs ? Quel homme politique congolais prendrait le risque de les refuser plus longtemps ? C’est à présent chose faite.

Mais voilà, il nous semble que notre secrétaire d'État vient de franchir une ligne dont le ton paternaliste rappelle les heures les plus sombres du colonialisme. Suivant ses dernières déclarations, "restituer" ne serait pas le terme adéquat, non pas comme nous le pensons parce que cette notion tient en elle les germes de la repentance puisque "restituer", c'est rendre ce que l'on a pris et opposer un propriétaire spolié à un possesseur illégitime, mais, précisément, parce qu'elle serait trop "européo-centrée". Par son action, Thomas Dermine se propose d'aller au-delà et de "reconstituer l'identité culturelle d'un peuple", "le vôtre", ajoute-t-il à l'adresse du Congo dans son tweet du 25 novembre 2021, "qui a été trop longtemps privé de la mémoire, de la créativité et de la spiritualité de ses ancêtres".

L’identité culturelle du Congo n’existerait donc pas ? De Lumumba au président Tshisekedi, en passant par le docteur Mukwege, l’identité culturelle du Congo aurait attendu d’être "reconstituée", "reconstruite" ou "reconnectée" sur la base de masques et de fétiches témoignant de ses sociétés tribales du XIXe siècle ?

Quels critères ?

Comparer les citoyens belges à des enfants de 4 ans, inconscients du vol qu’ils ont perpétré, n’était donc pas suffisant. Il fallait, pour faire bonne mesure, dénier à la République démocratique du Congo, État souverain depuis le 30 juin 1960, son identité culturelle.

De retour en Belgique, sans rien renier de ses propos, notre secrétaire d'État se veut rassurant en précisant que "seul 1 % des objets (900 objets) à Tervuren, quasi tous liés à l'État indépendant du Congo, propriété de Léopold II, a été volé et/ou est 'taché de sang' et doit être restitué sans discussion". Pourtant ce pourcentage, s'il n'intègre pas la qualité des œuvres, ne veut rien dire, peut-on ainsi considérer que La Joconde représenterait moins de 0,5 % des collection du Louvre ? Quelle est cette liste de 900 objets qui seraient "volés et/ou tachés de sang" que même le docteur Julien Volper, seul conservateur des collections ethnographiques du musée de Tervuren, ne connaît pas ? Comment a-t-elle été établie ? Sur quel critère concret ? Qui décide ? Ainsi, par exemple, le fameux fétiche de Lusinga qui illustrait le tweet du 19 juin était celui d'un redoutable marchand d'esclaves qui s'était imposé à la force de ses mousquets à l'ouest du lac Tanganyika dans les années 1870, région sur laquelle il régnait depuis son village fortifié en "potentat sanguinaire" (1) après avoir vaincu les chefs de la région du cap Tembwe et asservi ses populations, avant d'être à son tour vaincu par Émile Storms en 1884, avec l'appui de chefs locaux.

Si cette œuvre conservée en Belgique depuis plus de 100 ans est "tachée de sang", lequel ? Si elle n'est pas à nous, à qui appartient-elle ? Aux descendants de Storms ? À ceux de Lusinga ? À ceux de ses esclaves ? Au Congo ? Une évidente sagesse n'impose-t-elle pas de s'en référer au droit qui fait de ce fétiche et de tous les biens conservés au musée de Tervuren la propriété inaliénable de la Belgique où ils témoignent du génie des sculpteurs africains et de la complexité de l'histoire commune du Congo et de la Belgique?

(1) A. F. Roberts, "A Dance of Assassins : Performing Early Colonial Hegemony in the Congo", Indiana University Press, 2012, p. 76 ; J. Volper, "À propos de sculptures & de crânes : les collectes d’Émile Storms", Tribal Art, vol. XVII-1, n° 66, 2012, pp. 91-95.