"L’islam est à la fois un fait social, culturel et politique"

La religion islamique est-elle indissociable de la chose politique ? L’islamologue Radouane Attiya revient sur le lien originel entre islam et gouvernance. Il pose un regard cinglant sur la gestion du culte en Belgique.

"L’islam est à la fois un fait social, culturel et politique"
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Qu'est-ce que l'islam ? Une religion, une idéologie, un dogme ? C'est à cette vaste question que l'islamologue Radouane Attiya tente de répondre dans un petit essai publié dans la collection Dis, c'est quoi ?, aux éditions de la Renaissance du Livre.

"Ce livre répond à un besoin immédiat de clarifier certaines notions", pose le chercheur de l'Université de Liège. Il ne s'agit pourtant pas d'un lexique froid mais plutôt du cheminement d'une réflexion autour d'un sujet personnel pour l'ancien imam. "J'ai voulu ajouter une certaine intimité car on est ici dans un sujet qui touche à l'intime. Souvent, on érige l'argument d'autorité pour prendre la parole sur ce genre de sujet. Je voulais rester ici dans le questionnement", confie-t-il.

Mais la réflexion de Radouane Attiya dépasse le seul cadre de l’expérience personnelle de la foi. M. Attiya occupe la présidence de l’Institut de la formation des imams, chargé de mettre sur pied le cursus académique des ministres du culte musulman. Depuis plusieurs années, il est associé à la reflexion sur la gestion du culte en Belgique. Il porte un regard critique sur ce sujet brûlant.

Vous faites de la religion un "fait total", à la fois culturel, cultuel et politique. Vous écrivez que parler "d’islam politique" est d’ailleurs un pléonasme.

On est effectivement dans un système qui englobe tous les pans de la société : l’islam est à la fois un fait social, culturel, politique ; ramener l’islam à une sagesse ou une religion me paraît un peu réducteur. De ce point de vue, oui, il y a un pléonasme à parler d’islam politique puisqu’il l’est dans son essence. Paradoxalement, à ses débuts, les tenants du pouvoir établissaient une distinction claire entre le religieux et la gouvernance. Mais cette dernière est devenue centrale parce que la nouvelle communauté devait construire un espace propice à son existence.

Aujourd’hui, certains voient, dans les nouveaux flux migratoires, un risque de domination de l’islam sous prétexte que ces personnes ne parviendraient pas à s’intégrer et voudraient imposer leur vision de la société. L’islam n’est plus expansionniste, là où, par exemple, dans ses textes fondateurs, le catholicisme contemporain a conservé une visée évangéliste. Cependant, la doctrine wahhabite, surtout présente au Moyen-Orient, reste dans un élan prosélyte et utilise pour cela plusieurs canaux de diffusion. D’abord, une manne pétrolière importante, mais aussi des chaînes satellitaires ou par le biais de l’édition.

Vous postulez l’existence de plusieurs courants au sein de l’Islam, notamment selon les zones géographiques où il est pratiqué. Existe-t-il un islam belge ?

Bien sûr. Certains anthropologues diraient le contraire mais pour moi, oui, il existe plusieurs islams selon le territoire où il trouve place. L’islam pratiqué en Arabie saoudite n’est pas semblable à celui pratiqué en Indonésie. De même, les minorités musulmanes vivant aujourd’hui à Rome ou à Londres ne sont plus assimilables à leurs coreligionnaires vivant ailleurs dans le monde. Sous cet angle, oui, nous pouvons admettre l’existence de plusieurs islams. En ce sens, je peux même affirmer qu’il existe un islam de Belgique.

Et quelles seraient ses caractéristiques ?

La grande majorité des musulmans respectent la loi et s’acquittent de ses obligations fiscales. Ils manifestent leur croyance religieuse dans des pratiques qui passent quasi inaperçues dans les lieux de culte dédiés. Hormis une infime minorité agissante aux accents revendicateurs, l’islam de Belgique existe bel et bien. Il nous faut cependant veiller à sa bonne gestion et son organisation sur la question du temporel du culte.

Cela pose la question de la représentativité des organes de gestion, en l’occurrence l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB), qui se trouve dans la tourmente depuis plusieurs années…

L’islam militant a longtemps structuré les mentalités et il a agi en toute impunité. Depuis les attentats en 2001, a jailli sur la scène internationale un nouveau paradigme. L’islam du siècle dernier dévoilait ses limites et ses failles. Il a pourtant fallu opérer des tractations avec ses représentants jugés légitimes. C’est ce qui a été fait avec les salafistes et les Frères musulmans. N’oublions pas que la "maison mère" de ces groupes était située au Moyen-Orient. D’emblée, des visions de la société s’entrechoquaient.

Aujourd’hui, des responsables institutionnels musulmans se sont éloignés de leur militantisme d’antan mais ils n’en demeurent pas moins inféodés à des États étrangers. La gestion du culte est éminemment complexe parce qu’il y a interférence avec des islams transplantés, de Turquie, du Maroc ou encore du Moyen-Orient. Or aujourd’hui les États marocain et turc assument cette interférence, comme le démontre un récent rapport de la Sûreté de l’État. Des responsables de l’Exécutif des musulmans de Belgique crient à l’ingérence de la part de l’État belge, arguant que le culte musulman n’est pas traité au même titre que les autres cultes. Face à cette plainte, je suis d’avis que le politique doit se saisir de ce dossier puisque celui-ci se heurte avec des agendas religieux cachés.

L’État belge a-t-il échoué dans sa mission ?

C’est indéniable. L’État a failli dans sa mission en maintenant des figures d’autorité dans ces institutions sous prétexte qu’elles endiguaient les extrémistes. C’était là ignorer toute la jeunesse musulmane capable de se saisir de ces dossiers. L’État a aussi sa part de responsabilité dans la situation que connaît l’institution chargée de gérer le temporel du culte musulman, une institution dont il ne reste qu’un cadavre. J’écoutais récemment à la radio le prêche de la mosquée du Cinquantenaire. C’était tout simplement surréaliste.

Pourquoi ?

L’imam, dans son prêche, insistait sur la légitimité de ceux qui sont amenés à parler au nom de l’islam. Le référent qu’il convoque dans son discours est des plus interpellant car l’insistance sur le référent religieux peut conduire aux conflits de normes. Le prêcheur revenait sans cesse sur le terme "fatwa". Or, aujourd’hui, les musulmans sont régis par la loi belge et non par la sharia. Ces discours sont totalement déconnectés des réalités sociale et culturelle de notre pays. Marteler son public avec l’importance supposée de la "fatwa" dans un français approximatif et médiocre est plus que préoccupant. Il me semble que les citoyens de confession musulmane ont d’autres aspirations aujourd’hui plutôt que de se voir proposer une vision de l’islam à mille lieues de leurs représentations et de leurs espoirs.

Ce discours n’est pas encadré ?

Dans les faits, la Grande Mosquée n’est plus sous tutelle saoudienne, mais les mentalités, elles, le sont encore. Le prêche de l’imam que j’ai entendu était indubitablement tourné vers l’Orient. En évoquant cette légitimité, nous revenons à discuter sur la question de la formation des imams. Peut-on vraiment penser que le discours qui a gangrené les mentalités pendant quarante ans va soudainement disparaître parce qu’une commission parlementaire (légitimement mise en place après les attentats de Bruxelles) arrive à la conclusion qu’il est indispensable de mettre un terme à la tutelle saoudienne ? Ce serait naïf de le croire. La politique menée par le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne (Open VLD) dans le dossier de la gestion du culte musulman consistant à dire "Stop aux ingérences étrangères" est tout à fait louable mais elle doit concerner toute forme d’ingérence qui menace la société. Et quand le Premier ministre Alexander De Croo affirme que la formation des imams est un échec, il faudrait alors préciser de quelle formation il est question. Rappelons que l’écrasante majorité des imams ne parlent pas une des langues nationales et ne peut donc bénéficier d’un véritable parcours d’intégration. La société belge regorge de talents parmi les cadres musulmans qui pourraient proposer des solutions globales et immédiates aux nombreux problèmes que rencontre l’islam de Belgique, mais ils sont souvent ignorés.

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