Le masque nous vole l’identité, et notre dignité

Le masque protège, mais que cache-t-il ? En quoi abîme-t-il nos relations et le développement des enfants ?

Le masque nous vole l’identité, et notre dignité
Contribution externe

Une carte blanche d'Anne Schaub, assistante en psychologie psychothérapeute pour enfants et adultes.

C’est assaillie de coups de téléphone et de mails de parents désemparés que je vous écris. Les récentes mesures du Codeco qui étendent l’usage du masque jusqu’aux enfants de six ans à l’école ne peuvent que nous inquiéter. Les décideurs ont-ils pris la mesure d’une telle décision en connaissance de cause ? Bon nombre de parents en sont perdus, bouleversés et de nombreux enseignants et thérapeutes ne peuvent que s’interroger sur le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant. Celui-ci a-t-il fait l’objet d’une considération primordiale (cf. l’art. 3.1 de la Convention internationale des droits de l’enfant) ?

En effet, ainsi que nous le constatons dans nos consultations, le port du masque supposé nous "protéger" les uns des autres, relève dans la durée d’une impensable maltraitance tant physique que mentale. Il est le symbole insoutenable et violent d’un muselage de parole et d’une amputation de l’unité du visage. Le masque voile une partie de la face. Tout ce qui est voilé ne se voit pas… La Palisse en aurait dit autant.

Au-delà du visage qui disparaît dessous, que "cache" le masque ? Il masque le vrai, il défigure la réalité, il dérobe ce qu’il y a à voir et qui pourtant est essentiel à voir. Il subtilise la joie d’offrir et de recevoir naturellement à voir le visage de toute personne croisée ou avec laquelle on travaille, étudie, rit et joue, prie. Le visage des uns et des autres, sans même nous en rendre compte, donne "corps" et "vivance" à notre propre intériorité. C’est la formidable richesse du langage non-verbal et de la lecture faciale qui nous est ôtée alors que dans nos liens, elle œuvre inconsciemment et ingénieusement pour identifier les états d’âme profonds qui accompagnent toute parole. C’est bien le visage entier qui démasque l’intériorité. Il exprime un passionnant nuancier de sentiments et d’émotions qui donne un sens profondément vivant à toute communication. La rencontre du visage de l’autre a une incidence sur l’être tout entier.

Un décodage émotionnel subtil se développe grâce aux interactions relationnelles et ce, dès la naissance. Un enfant qui naît et ne découvre à sa mise au monde que le tiers du visage de sa mère est incapable d’associer ensuite ses deux visages, ainsi qu’en témoignent certains types de troubles anxieux du nouveau-né constatés plus d’une fois lors de mes consultations. De même en est-il pour le développement affectif de l’enfant dans les crèches qui, s’il est en contact avec des puéricultrices masquées, ne peut interagir. C’est très précocement et au long de la vie de l’enfance que le décodage du nuancier facial éveille, stimule et développe la vie émotionnelle, affective et cognitive tout en offrant un terrain fertile pour l’apprentissage du langage.

Empathie et relations

Ce subtil décodage éveille tout spécialement la capacité émotionnelle d’empathie, compétence relationnelle des plus délicate qui soit et propre à l’humain. L’empathie est la fine reconnaissance et compréhension des émotions et des sentiments d’un autre individu. Elle opère assez naturellement par la mise en chantier de l’observation intuitive du visage de l’autre. Qu’en sera-t-il du développement de la fibre empathique dans la génération qui vit masquée et voit le monde des jeunes et des adultes masqué, pour certains déjà depuis leur naissance ?

Ne plus voir le visage surtout dans les interactions plus individuelles, annule la mise en circuit des neurones miroirs ainsi dénommés pour leur rôle dans l’apprentissage par imitation et les processus affectifs, tels que l’empathie. La compétence des neurones miroirs est un formidable outil cérébral, découvert en 1990 à la faculté de médecine de Parme. Indéniablement, le masque appauvrit l’intelligence relationnelle et dissout, dénature des pans essentiels qui, dans les rapports humains "normaux", favorisent l’épanouissement affectif. Ressentir et pressentir l’autre dans son "envisagement" est un art humain des plus ancestral. Alors que finalement avec le masque, l’autre que je côtoie est devenu personne. Le masque nous vole l’identité, et notre dignité. Ne soyons pas étonnés que de l’imposition du masque strictement maintenue dans tout espace public intérieur et dans les écoles surgissent, et il est à craindre, surgiront sans doute encore, toutes sortes de violences dans toutes les couches de la société.

Le masque qui efface l’identité faciale de soi et de l’autre fait partie des facteurs qui mettent en couveuse colères et révoltes qui, elles-mêmes, trouvent leur source dans la tristesse qu’engendre l’effacement des visages d’autrui. L’humain n’est pas fait pour cette privation !

Mais fondamentalement, nous sommes tous en tant que citoyens responsables de ce que nous acceptons ou laissons faire. Réalisons-nous qu’en suivant durablement, comme des moutons, la consigne du port du masque généralisé, nous participons à la subtile défiguration et au rapt de l’âme de notre humanité ? Il s’agit non pas d’un sujet personnel ou réservé aux psychologues, psychiatres ou autre professionnel de la santé. Cela concerne tous les citoyens car il s’agit d’un risque qui nous guette tous : celui d’un changement de paradigme tant individuel que sociétal, qui touche à une morale commune. Ne plus voir le visage des uns et des autres nous blesse, nous abîme et, mine de rien, nous propulse dans une société de demain peut-être aseptisée mais dés-identifiée, dé-figurée… à la triste mine. Bien souvent, ce qui abîme à petit feu notre nature profonde nous plonge au fil du temps dans un abîme ; une béance de peine et de tristesse. Pouvons-nous durablement nous priver les uns les autres du visage, expression de la vérité unique de chaque personne ? Arrêtons-nous tant que peut-être il est encore temps, pour éviter la plus terrible des directions : celle de l’"habitude".

Restons vigilants, fermes, éclairés et sages. Remettons sans tarder en circulation l’art du décodage des visages dans nos rapports humains car soyons clairs : "Si c’est par la défiguration de l’homme qu’on espère atteindre une société plus saine, non seulement l’épidémie risque de persister (comment pourrait-il en être autrement puisque dans l’ordre biologique les virus nous précèdent) mais la défiguration aussi" (1).

Sauvons la saveur du visage, de tout visage. Expression vive de la vérité immédiate d’une personne, n’est-il pas surtout le reflet vivant des plis de son cœur ?

>>> Le titre, le chapô et l’intertitre sont de la rédaction.

>>> (1) Martin Steffens et Pierre Dulau dans "Faire Face - Le visage et la crise sanitaire", Éd. Point de Bascule p.28.

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