Aux soins intensifs, notre motivation en prend un coup

Les questions éthiques que soulève la gestion des patients sont lourdes et douloureuses. Au politique de prendre des décisions pour rétablir l’équité d’un accès aux soins pour tous.

Aux soins intensifs, notre motivation en prend un coup
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Contribution externe

Une carte blanche de Pierre van der Rest, médecin intensiviste à Namur.

La crise qui atteint tous les rouages de notre société est sanitaire mais ses implications éthiques sont évidentes : le coronavirus n’a actuellement pas de traitement spécifique accessible, tandis que le traitement symptomatique des formes critiques qui atteignent 5 % des malades non vaccinés est long, coûteux et surtout très lourd dans son utilisation des ressources médicales. Une saturation des soins intensifs se répercutera très rapidement sur l’ensemble de la chaîne des soins et bouleversera ainsi tout le système, entraînant une indisponibilité des ressources pour presque toutes les pathologies.

Les autorités en sont très conscientes et c’est en grande partie pour éviter cette saturation du système de santé et ses conséquences que des mesures contraignantes comme la restriction des contacts allant jusqu’au confinement ainsi que la vaccination de masse ont été prises. Ces mesures, nous le savons tous, affectent profondément tous les citoyens et les secteurs d’activité de notre pays. Elles sont heureusement efficaces, et la vague sévère que nous connaissons est beaucoup moins grave que celle qui nous frapperait si ce n’était pas le cas. La vaccination en particulier est pourtant battue en brèche par une frange assez réduite de la population qui la refuse pour toute une série de motifs d’où la raison ou le civisme peuvent souvent sembler absents, et ce refus a des consé-quences considérables.

Des lits réquisitionnés et la pression

En Wallonie, la perte structurelle d’une partie des lits USI faute de personnel (maladie, épuisement, impossibilité de recruter, etc.) dans de nombreuses unités est évaluée entre 10 et 15 %. Actuellement, ce sont en fait 45 % des lits fonctionnels qui sont réquisitionnés pour absorber l’impact du coronavirus. Ils ne sont donc plus disponibles pour le fonctionnement des soins intensifs non-Covid, alors que ceux-ci sont déjà sous pression constante en temps normal.

C’est un fait : les personnes non vaccinées constituent la très grande majorité des admissions critiques pour coronavirus : alors qu’elles ne proviennent que de 16 % de la population de plus de 18 ans en Wallonie, elles représentent trois quarts des patients Covid en USI. Les autres malades du coronavirus, vaccinés, ont, eux, très majoritairement d’importants facteurs de risque ou une immunité altérée par des maladies ou des thérapies. Quasi un tiers des lits intensifs utilisables se trouvent donc occupés par des malades du Covid non vaccinés, une donnée conforme à celles publiées ailleurs, l’auteur de cet article l’a constaté directement auprès de 29 USI en Wallonie les 4 et 5 décembre.

Pendant ce temps, de nombreux patients voient des interventions ou des traitements majeurs mais considérés comme non urgents reportés faute de place, et de nombreuses unités de soins ou salles d’opération tournent au ralenti parce que le personnel a été affecté à la lutte anti-Covid. Une nuit de garde à l’USI est émaillée de nombreux coups de téléphone d’autres hôpitaux ou Samu cherchant désespérément des places pour leurs patients instables, et qu’on doit refuser. Des malades sont déjà décédés sans avoir pu bénéficier en temps utile d’une intervention qui aurait prévenu leur aggravation, et de nombreux autres voient leur état se dégrader lentement mais sûrement faute de soins disponibles. Les conséquences pour tous les citoyens sont aussi palpables : si les lits de soins étaient moins saturés, les mesures générales contraignantes prises pour protéger le système de santé s’imposeraient moins et nous en serions tous bénéficiaires.

De nombreuses questions éthiques

Les interrogations éthiques que suscite cette situation sont graves : pourquoi une société doit-elle accepter de soigner préférentiellement des patients dont l’état résulte du choix déraisonnable quoique délibéré de refuser des mesures préventives gratuites, aux dépens de ceux qui ont choisi d’éviter cette maladie et souffrent par ailleurs d’autres affections ? Pourquoi doit-elle choisir de détourner des ressources, des compétences nombreuses et variées pour lutter contre une unique pathologie envahissante mais évitable par chacun ? Pourquoi prend-elle le risque de saborder une part importante de toute son activité pour protéger le système de santé mis en danger par un virus certes mais aussi par des personnes inconscientes, mal ou désinformées, et ce, à un coût financier et personnel très élevé, au péril de grever l’avenir des générations montantes ? Les réponses ne sont pas univoques, comme presque toujours en éthique, mais il serait difficile et même malsain de ne pas se poser ces questions.

Le personnel de santé ne refusera jamais de soigner avec dévouement et empathie tous les patients, quels que soient leurs pathologies, leurs choix, leurs opinions, leurs croyances ou leur passé. Il connaît bien et s’occupe depuis trop longtemps des conséquences de la misère du monde et de l’imperfection humaine pour refuser de s’acquitter de sa mission mais la motivation peut en prendre un coup.

Le désir de pratiquer une justice distributive par les soins fait partie de celle-ci, et l’impression de participer à une situation injuste est de plus en plus présente parmi les soignants.

Au politique de prendre des décisions pour rétablir l’équité d’un accès aux soins pour tous, en diminuant par des mesures efficaces la pression sur les unités hospitalières sans céder aux pressions de groupes bruyants et faussement informés, et en rétablissant l’attractivité de la profession de soignant, qui reste quoi qu’on en dise une des plus belles du monde.

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