Nous avons encore des leçons à tirer de la mise à mort de Magellan

Le navigateur Magellan fut tué au nom du massacre commis par ses marins à leur arrivée aux Philippines.

Nous avons encore des leçons à tirer de la mise à mort de Magellan
©AFP
Contribution externe

Une chronique de Xavier Zeegers

Il y aura eu au moins une bonne nouvelle cette année. Venise, soucieuse de protéger sa lagune, a enfin interdit l’accès de la place Saint-Marc aux paquebots géants qui y pénétraient comme des éléphants dans une boutique d’orfèvre. S’il a fallu longtemps pour avaliser cet interdit, c’est que le dilemme était au cœur des contradictions du monde contemporain : fallait-il laisser détruire la lagune ou profiter du pactole de 486 millions d’euros, soit la manne des entrées touristiques ? La question, qui contient déjà la réponse, dépasse bien sûr la Sérénissime.

Aujourd’hui, près de 50 000 géants des mers polluent à tout va avec leur pétrole de basse qualité, sombrant et défigurant les mers aux quatre coins du monde. Ce dernier avança grâce à la boussole, mais recule désormais faute d’un astrolabe éthique. Voilà pourquoi on se réjouira du moindre progrès. À Saint-Nazaire se construisent des tankers révolutionnaires avec des… voiles en polyester, fixés sur un mât de 40 mètres de haut, lesquels émettront 60 % d’émission de carbone en moins, avec un équipage réduit. Des cargos prenant les voiles, est-ce possible ? Les constructeurs japonais l’affirment. On déduira dès lors de cette innovation que si ce n’est pas le respect de l’environnement, ni celui de la vie marine qui prédominent d’emblée, l’intérêt financier à lui seul est un déclencheur pour aller dans le bon sens. On ne sait trop s’il faut s’en réjouir…

Voilà pourquoi la photo de l’année 2021 pourrait être celle prise par satellite de l’échouage du porte-conteneurs Ever Given le 23 mars dernier dans le canal de Suez. Il aura donc suffi d’une rude rafale de vent pour qu’un mastodonte des mers bloque une artère où transite 10 % du commerce mondial et coince une centaine de navires tandis qu’en même temps le Covid ralentit l’e-commerce et freine partout les livraisons de biens divers et surtout des pièces et puces petites mais vitales pour les voitures et ordinateurs. Voilà bien le symbole de la situation chaotique d’un monde globalisé mais peu soudé et inconscient des enjeux à court terme, de Venise à Vancouver. Tel était le constat et le combat de Pierre Rabhi au cours d’une vie plaidant pour une agro-économie de la juste mesure et respectueuse de la terre à notre service et non une esclave soumise. Il agaçait certains à force de répéter sa rengaine issue d’une légende amérindienne, celle du colibri qui fait sa part selon ses moyens, et ses détracteurs se gaussaient de sa philosophie un peu bisounours face à la complexité du débat écologique face au monde industriel, mais avait-il tort de penser que pour être exploitée, la terre doit d’abord être respectée ? Certes non.

Dans la réédition récente de la superbe biographie de Fernand Magellan par Stefan Zweig on découvre bien l’ambiguïté d’un progrès visant - déjà ! - à conquérir le monde, avec cette question basique : pour quoi faire ? Comme Armstrong en 1969, Magellan crut aussi accomplir un bond de géant pour l’humanité. Mais il s’agissait alors d’évangéliser les peuples, ambition haute mais aussi bassesse récurrente pour les grandes puissances impériales usant de cet alibi pour agir en prédateurs sans scrupule. Car le message christique, que je sache, n’a jamais été : "Servez-vous les uns les autres et le premier arrivé sera le premier servi !", comme cela fut "légitimé" lors de la conférence de Berlin en 1885 sur le partage de l’Afrique. Son exploit est aussi le fruit d’un racisme banalisé avec son avatar, le colonialisme prédateur. Quand il arriva à Mectan, îlot paradisiaque des Philippines, des marins affamés mais aussi sexuellement frustrés se jetèrent sur des jouvencelles quasi-nues qu’ils croquèrent en toute impunité. Crurent-ils… Magellan, selon Zweig, paya de sa vie ce massacre, touché par une flèche empoisonnée. Lors du retour au port initial, seuls 18 marins sur 237 débarquèrent ce soir du 6 septembre 1522.

Pensons donc à cela lors du demi-millénaire de l’événement. Car un jour la terre, fatiguée d’être violée aussi par les sauvages que nous sommes tous, prendra sa revanche. Combien de temps nous faudra-t-il pour arriver à résipiscence ?

(xavier.zeegers@skynet.be)