Nous avons perdu notre enfant. Je veux que ce que l'on nous a fait vivre reste une exception

Ce texte est notre témoignage. Je ne prétends pas parler au nom de toutes les familles, mais je ne voudrais pas que ce que j’ai vécu arrive à d’autres.

Nous avons perdu notre enfant. Je veux que ce que l'on nous a fait vivre reste une exception
©Serge Dehaes
Contribution externe

Un témoignage de Louise Ringuet et de son compagnon Lucas, jeunes parents endeuillés

Lorsqu'on attend un enfant, on sait que les trois premiers mois, il y a toujours un risque. La société nous le dit suffisamment : "N'en parlez pas encore à votre entourage, on ne sait jamais." On nous le rabâche tellement que cela pollue même parfois le début de grossesse. Notre joie est vite remplacée par l'angoisse : on regarde les statistiques, on prend peur à chaque signe corporel et on se retrouve à éplucher, la peur au ventre, un Doctissimo qui prédit toujours les pires choses.

Ce qu’on ne nous dit pas, c’est que la grossesse - jusqu’à l’accouchement - présente un risque. Une grossesse n’est pas un acte anodin. Alors oui, les statistiques révèlent que "globalement" les choses ont peu de chances de mal tourner. Pourtant, beaucoup de couples ont à traverser ce qu’on appelle le "deuil périnatal" qui concerne la perte d’un enfant entre 22 semaines d’aménorrhée et le 7e jour après sa naissance.

Tout s’effondre

Dans notre cas, nous avons perdu notre enfant au moment de la naissance. Son cœur s’est arrêté juste avant l’accouchement. À ce moment précis, tout s’effondre. Tout ce qu’on avait projeté, tout ce qu’on avait préparé mais surtout toute notre existence de parents.

Lorsque cela nous est arrivé, nous avons vécu une double peine : celle de la perte, d’abord, mais aussi celle d’un accompagnement qui était catastrophique. Si je parle, ce n’est pas par vengeance personnelle ou pour attaquer qui que ce soit : c’est parce que je veux que ceux qui devront vivre ça à l’avenir soient épargnés.

Dans la vision moderne des choses, pour faire son deuil, les parents ont besoin d’avoir leur enfant dans les bras. Si cela a été le moment le plus difficile de ma vie, c’était effectivement nécessaire. J’ai pu voir ses traits, sentir son poids contre moi, et prendre conscience de son existence concrète, même si la vie l’avait quittée. Mais pendant notre séjour à l’hôpital, on nous a ensuite demandé à peu près toutes les heures si nous voulions voir notre enfant. Toutes les heures, nous avons dû ressentir la culpabilité de dire non. Car nous, en tant qu’individus, nous avions décidé que c’était trop dur. Tenir mon enfant décédée dans les bras, c’était nécessaire une fois. Mais je ne me sentais pas capable de plus. Car l’avoir en permanence dans les bras c’était "faire comme si". Faire comme si elle était vivante. Faire comme si nous étions les plus joyeux de la Terre. Faire comme si nous étions chanceux. Pourquoi avoir insisté ?

Pourquoi ne nous a-t-on pas écoutés ?

On nous a proposé que des photos soient prises par une ASBL spécialisée pour ce type de situations. Nous avons dit que oui, deux-trois photos de son petit visage étaient peut-être nécessaires. Pour "le jour où". Le jour où ses traits deviendraient flous dans notre tête. Au cas où, le jour où. L'ASBL est arrivée en disant cette phrase que je n'oublierai jamais : "Félicitations aux jeunes parents !" J'ai lu que c'était leur façon de dire au couple endeuillé qu'ils sont quand même parents. Oui, c'est vrai, mais pourquoi nous féliciter ? Des félicitations, c'est pour marquer un moment de joie, une réussite. Ici, nous avions tout perdu, jusqu'à la joie d'exister. Nous avons même dû signer un papier pour refuser que les photos prises soient diffusées sur Facebook ou dans leur brochure annuelle.

Au final, nous avons reçu 162 photos. 162. Des photos en noir et blanc, en couleur, avec des poses, habillée, nue, avec des effets, avec un doudou, avec une couverture ou sans. Le tout envoyé avec ce commentaire : "Votre fille était tellement belle, je n'ai pas dû faire beaucoup de retouches." Aujourd'hui, ces 162 photos, je n'arrive pas à les supprimer. Pourtant, elles sont juste le reliquat d'une mise en scène morbide là où je n'aurais voulu que quelques photos de son visage, sans retouche. Pourquoi ne nous a-t-on pas écoutés ?

Cela s’additionne à la valise que j’ai pu recevoir. Dans cette valise, encore des photos - au cas où nous en manquions - et, dans un tube, une mèche de ses cheveux. Lorsque j’ai découvert cela, je me suis sentie dépossédée de mon rôle de maman : de quel droit avait-on arraché une mèche de cheveux à ma fille sans me le demander ? Pourquoi n’avons-nous pas eu le choix ?

Lorsque nous avons perdu notre enfant, nous avons rejoint l’aile de la maternité. J’entendais les autres enfants pleurer. Je les rejoignais, dans une complainte infinie. Le dernier jour, j’ai voulu aller dire au revoir à ma fille. Sur la route, un couple, repartant avec son bébé dans un maxi cosy. Moi, j’avançais vers mon bébé, sur son lit de mort. Pourquoi ne pas m’avoir préservée ?

Tout cela nous a poussés à quitter la maternité le lendemain du décès de notre fille. Le lendemain d’une césarienne en urgence. Je ne savais pas marcher, je ne savais plus que pleurer. Oui, une psychiatre est venue me rendre visite. Plutôt que de m’écouter, elle m’a proposé des Xanax. Je ne voulais pas des Xanax, je voulais ma fille. Oui, une assistante sociale est aussi passée. Plutôt que de m’écouter, elle m’a proposé sa carte et demandé si, par chance, je n’avais pas des personnes des pompes funèbres dans ma famille. Pourquoi ne pas m’avoir écoutée ?

Nous avons quitté l’hôpital en même temps que tous nos rêves. Les jours suivants, je n’ai pas reçu un appel. Un seul appel pour savoir si nous survivions ou a minima si physiquement je n’avais pas de problème. Et si mon couple avait craqué ? Et si nous n’étions pas si bien entourés ? Et si j’avais voulu rejoindre ma fille dans le monde qu’elle avait rejoint ? Et si ?

Au nom de la liberté

Je ne prétends pas ici que des éléments que j’ai rejetés ne sont pas nécessaires à d’autres familles. Ce que je défends ici c’est de permettre aux parents endeuillés d’avoir le choix, de garder la seule chose qui leur reste : leur liberté. Ce que je défends aussi, c’est un meilleur accompagnement. Oui, ça n’arrive pas souvent, oui, il y a probablement eu des progrès, mais ce n’est pas suffisant. Ce que je relate ici reste mon histoire. Ce que je demande ici, c’est qu’elle reste une exception. Perdre un enfant est la pire épreuve pour des individus. N’ajoutez rien à cette épreuve.

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