Peut-on faire grandir un enfant, sans faire appel à l'autorité ?

La mutation éducative de ces quarante dernières années a profondément bouleversé la manière dont nous pensons l'éducation. Quelles en sont les conséquences ?

Peut-on faire grandir un enfant, sans faire appel à l'autorité ?
©Blaise Dehon
Contribution externe

Une carte blanche de Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et psychanalyste.

Pour un enfant, “grandir” va de pair – ou faut-il dire “allait” de pair – avec la nécessité de faire sa place à ce que l’on pourrait appeler trois grandes lois non écrites : l’autorité, l’altérité, l’antériorité.

L’autorité, car celle-ci était d’emblée considérée comme légitime : c’est en s’appuyant sur elle qu’on pouvait faire accepter à l’enfant qu’il se soumette à ce que nécessitent le fait de grandir et l’intériorisation de ce qui est indispensable pour ce faire.

L’altérité, car il allait de soi que c’était toujours là partir des autres que se construisait l’enfant et que s’ensuivait une dette primordiale de chacun à l’égard de la société comme à ceux de la génération d’avant.

L’antériorité, car personne n’imaginait ne pas avoir à se soucier de la tradition, c’est-à-dire de tout ce qui était là avant la venue du nouvel arrivant, et que ceux qui le précédaient avaient à lui transmettre.

Il nous faudra bien accepter de prendre acte de ce que la mutation de ces quarante dernières années a profondément affaibli ces trois grandes lois, parfois au point de les estomper, voire même de penser pouvoir les faire disparaître, comme s’il était possible de faire société en s’en passant.

Aimer sans condition ?

Dans une mesure grandissante, l’autorité a été remise en question, ce qui, du coup, l’a dévalorisée, allant même jusqu’à lui faire perdre progressivement toute légitimité ; elle est donc devenue de moins en moins opérante et, peu à peu, l’enfant a pu ainsi échapper à ce qu’exige le fait de grandir.

Quant à l’altérité, elle s’est affaiblie au profit de la rencontre avec seulement du “même”. Cessant d’être reconnue comme ce qui précède obligatoirement la construction de chacun, l’altérité a été réduite à une rencontre accidentelle. Elle n’est donc plus apparue comme quelque chose qui est au cœur de chaque sujet et à partir de quoi chacun se construit : elle est aujourd’hui ramenée à de la “différence”, qui, comme le soutient très justement le philosophe François Jullien, se perçoit toujours à partir de moi, alors que l’altérité se définit à partir de l’autre (1).

L’antériorité enfin, – comme, par exemple, celle de la tradition – s’est vue de plus en plus désaffectée ; c’est dès lors toute la dimension de l’historicité qui a cédé au profit de la prévalence du seul présent – ce que l’historien François Hartog a dénommé le “présentisme” de notre époque (2).

Ces changements profonds ont pour effet que les adultes disposent de moins en moins de repères pour objecter à cette fausse conviction : que l’individualité de l’enfant – mais aussi celle de chacun – doit trouver son épanouissement sans entrave, sans aucune limite, pour qu’ainsi il puisse – et même doive – s’autodéterminer. Pour ce faire, il s’agirait seulement de l’aimer… sans conditions. On se comporte à son égard comme s’il pouvait trouver spontanément son plein et heureux développement, sans avoir à se référer à ce qui le précède, et sans aucunement devoir consentir à des conditions pour obtenir cet amour.

Or, ces trois lois précitées sont étroitement déterminées par la dissymétrie qui caractérise la différence générationnelle ; la première relation de l’enfant à chacun de ses parents implique une inégalité de “places” que beaucoup aujourd’hui aimeraient voir disparaître. Le monde d’hier garantissait la pertinence et la légitimité de cette dissymétrie par la figure inaccessible de Dieu, et par là, celle du Maître, du Père, du chef… Le monde dans lequel nous sommes entrés s’est au contraire donné comme programme implicite d’évincer systématiquement toute référence à cet inaccessible et par là d’échapper à toute autorité, celle-ci étant d’emblée située comme entrave au développement spontané de l’individu et donc aussitôt perçue comme autoritaire et abusive. Mais aussi bien d’échapper à toute altérité, car mettre l’enfant au centre de l’éducation peut inciter à une croyance en sa capacité d’autodétermination d’emblée acquise. Quant à l’antériorité, elle se trouve évidemment balayée en même temps que la tradition dont on n’a plus rien à attendre puisque c’est à l’émergence d’un “nouveau monde” que nous espérons assister.

Un bouleversement civilisationnel

Cette nouvelle façon de penser a désormais les coudées franches ; elle n’a plus à lutter pour se faire entendre, elle va désormais de soi. Ajoutons encore que de nouveaux moyens sont venus contribuer à rendre cette destitution possible : le développement de la science, qui a entraîné l’omniprésence de la technologie numérique, de l’internet, des statistiques et algorithmes, aussi bien que la possibilité des réseaux sociaux, tout cela est là pour contribuer au renversement de l’ancien modèle.

Seulement voilà, quoi qu’il se passe, dans le langage, la dissymétrie et la disparité des “places” qu’elle engendre – celles du locuteur et de l’auditeur pour commencer – ne sauraient disparaître car tout cela est spécifique à l’humain parlant. C’en est même un “trait constitutif”.

Ce qu’il faut encore ajouter, c’est que le vœu de symétrie et d’égalité qui colore notre actualité n’opère effectivement que depuis trois générations ; nous commençons seulement d’en percevoir les conséquences… et les impasses : passer d’un monde où le social était premier, et où il s’agissait pour chacun d’en accepter d’abord les lois, à un monde où c’est l’individu qui est désormais prévalent et où celui-ci a d’emblée la légitimité pour dire qu’il “préfèrerait ne pas” se soumettre aux contraintes et où il ne s’agit plus que de construire un “vivre-ensemble” à partir des préférences d’un chacun, change littéralement la donne.

Tel est bien le changement radical – “véritable bouleversement civilisationnel” – suscitant des mutations en profondeur dont nous commençons seulement à prendre la mesure. Mutation sociétale bien sûr, mais aussi – quoique moins immédiatement perceptibles – conséquences sur l’éducation, donc sur la construction psychique des individus qui sont nés et naîtront dans un tel contexte, et qui, à leur tour, feront la société de demain.

En passant d’un modèle vertical et pyramidal à un modèle horizontal et réticulaire, c’est l’effacement de toute dissymétrie – donc aussi bien de l’autorité, de l’altérité et de l’antériorité – qui a été programmé. C’est un “tout possible” qui est devenu l’objectif, et c’est alors en toute logique “l’impossible” qu’il s’agit d’éradiquer ! Comme on le dit familièrement, le bébé est alors jeté avec l’eau du bain…

(1) François Jullien, “L’écart et l’entre”. Paris, Galilée, 2012.

(2) François Hartog, “Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps”, Seuil, 2003.

Titre, chapeau et intertitre sont de la rédaction.

Sur le même sujet