Notre économie tourne à l’encontre de la réalité

Combien de crises devrons-nous subir avant de nous libérer de nos désirs chimériques ? Profitons de ce temps de Noël pour essayer de penser à "l’an droit".

Notre économie tourne à l’encontre de la réalité
©Pixabay
Contribution externe

Une carte blanche de Pierre Delandre, économiste, s’exprimant au nom des Éconologistes, groupe international francophone de réflexion sur l’économie écologique et les systèmes monétaires (https://econologiste.org/)

Noël et an neuf, période symbolique de (re)naissance, de (ré)union, de paix, de joie, où l’on se souhaite bonheur, santé et prospérité et s’offre des cadeaux. Nous honorons la tradition, une fois encore, fût-ce pour "faire mine" que tout va bien, en espérant que nos pensées seront exaucées.

Mais ces bonnes pensées nous entraînent parfois dans des impasses. Ainsi, dans le domaine économique qui préoccupe les éconologistes, saviez-vous que les pères fondateurs de l’économie moderne pensaient que "les ressources naturelles étaient infinies et la monnaie rare" ? Et, de fait, au XVIIIe siècle, la population mondiale comptait un milliard d’humains ; la production était artisanale et utilisait essentiellement des ressources renouvelables de sorte qu’à l’évidence, les besoins humains ne pourraient jamais en venir à bout. En revanche, la monnaie, elle, était métallique, faite d’or et d’argent, métaux rares par nature. Mais année après année, l’humanité a avancé. Nous voilà près de 8 milliards, dotés d’outils d’une incroyable puissance pour exploiter les ressources de la nature, dont celles non-renouvelables en voie d’épuisement. Quant à la monnaie, depuis l’abandon de sa convertibilité en or, elle est devenue une simple unité comptable créée par des règles exclusivement humaines. Notre réalité contemporaine est donc celle-ci : les ressources naturelles sont devenues rares et la monnaie potentiellement infinie. La réalité d’aujourd’hui est aux exacts antipodes de ce que pensaient les pères fondateurs. Pourtant, ce sont toujours les fondements de leur théorie économique qui pilotent nos sociétés. Ainsi, en sommes-nous arrivés, progressivement, insensiblement, à penser à l’envers de la réalité, de sorte que, par effet de causalité, nous faisons tout, ou presque tout, à l’envers.

La réalité nous le rappelle violemment dans un langage symbolique aux conséquences dramatiques au travers d’une crise écologique, menaçant le vivant, pour comprendre que la nature n’est pas à la démesure de nos modes de vie ; d’une crise sanitaire, à la hauteur de notre peur de la mort, pour interpeller sur le sens de la vie et, d’une crise financière, pour dénoncer l’argent-roi, dictateur et non serviteur de l’humanité. Pharaon n’a laissé le peuple hébreu, esclave, partir d’Égypte en exode qu’après la dixième plaie. Ce peuple ne représente-t-il pas symboliquement notre ego, esclave de nos désirs insatiables et de nos angoisses de manque ? Combien de crises, combien de plaies devrons-nous subir avant de nous libérer de nos désirs chimériques ? "L’Avoir", désigné par notre culture comme voie du bonheur, se révèle incapable de nous y conduire, mais pire encore, nous en éloigne.

Pensons à "l’an droit"

La pensée inversée ne nous conduit-elle pas à la pauvreté au travers de l’interminable course à "l’Avoir" ? La pauvreté est toujours là sur terre, elle continue à progresser malgré les considérables injections monétaires pratiquées par les banques centrales, malgré nos connaissances et nos moyens technologiques. Alors ? Pour inconfortable que ce soit, admettons que ce sont nos choix de société qui la créent et l’entretiennent. Sans doute, avons-nous besoin des pauvres pour produire et acheter du "pas cher", besoin de nos œuvres charitables, de notre aide au développement pour nous donner bonne conscience et pour nous conforter dans notre pensée que, malheureusement, elle est inévitable. Ainsi, pour elle, comme pour bien des problèmes, préfère-t-on se préoccuper des symptômes pour éviter de trouver, dans les causes réelles, une image peu flatteuse de nous-mêmes et de notre ego.

Dans notre tradition chrétienne, Noël est une fête empreinte de spiritualité, mais le matérialisme de la pensée inversée l’a réduite à un événement commercial. Pourtant, même si nous avons tourné le dos à la religion, au fond de nous flamboie cette étoile de Noël, elle nous apporte plus de joie que ripaille et cadeaux. Nous savons que le bonheur est en nous, qu’il est dans l’Être, non dans l’Avoir. Ignorons cette étoile, pensons à l’envers, courons l’Avoir, nous continuerons à nous faire mal mais nous ne pourrons éternellement éviter d’Être qui nous sommes. Alors, en ces jours de bonnes résolutions, pourquoi ne prendrions-nous pas le risque de penser à "l’an droit" pour renouer avec la vie ?

Titre et chapô de la rédaction. Titre original : "Penser à "l’an droit" pour renouer à la vie".