Pourquoi apprécions-nous tant les films de Noël ?

Est-ce parce qu’ils se concluent généralement par un "happy end" ? Je ne le pense pas. Je crois que, plus profondément, et malgré leur pauvreté artistique, ils nous permettent de rejoindre notre commune humanité.

Pourquoi apprécions-nous tant les films de Noël ?
©Vincent Dubois
Contribution externe

Une chronique de Laura Rizzerio, philosophe (UNamur).

Noël est à nos portes et, depuis plusieurs semaines, les "films de Noël" déferlent sur nos écrans. Ces films, pourtant de qualité cinématographique médiocre et non dénués de stéréotypes, captivent chaque année un public nombreux. Je l’avoue, j’en suis fan, bien que j’en reconnaisse leurs limites. Mais alors, qu’y trouve-t-on de si fascinant, au point de les regarder chaque année avec un plaisir renouvelé ?

Leurs scénarios - c'est la première chose que nous pouvons constater - sont tous semblables. Certes, le cadre dans lequel l'histoire se déroule diffère d'un film à l'autre, mais tous se rejoignent en un happy end final. Et c'est logique : Noël est la fête qui fait ressentir la chaleur du foyer familial aimant, et les "films de Noël" transmettent ce message d'amour, de joie et d'accueil de l'autre qui nous plaît.

Cette observation est-elle suffisante pour expliquer leur succès ? Je n’en suis pas si certaine.

Une deuxième hypothèse est que la joie et la chaleur d’un foyer qui se recueille autour d’un nouveau-né ; l’annonce que quelque chose de neuf et porteur d’espérance arrive au monde avec la naissance d’un enfant ; le fait que l’enfant Jésus "sauveur" naît dans un foyer pauvre et malmené dans lequel pourtant rayonne la tendresse sont autant de messages de joie et d’espérance que le récit de Noël propose à notre méditation chaque année. Ces messages nous touchent tous, que nous soyons croyants ou non, et le fait que les "films de Noël" véhiculent ces messages les rends plaisants et leur permet rejoindre ce qui est aux fondements de notre culture.

Mais de nouveau, cette hypothèse n’explique pas complètement la fascination qu’ils exercent sur nous. La raison la plus profonde est à chercher du côté de ce que la fiction et l’exemplarité représentent pour nous.

Les vertus de l’imitation

Aristote mettait déjà l'accent sur l'importance que tient l'"imitation" (la mimesis en grec) pour les humains. Elle leur est si importante, et aux fondements de si nombreux arts (le théâtre, la peinture, la littérature…) que le philosophe en a fait, dans son ouvrage la Poétique, un trait caractéristique et essentiel de notre humanité. L'imitation permet d'approcher la réalité comme si elle était effectivement devant nous et de l'appréhender en s'y impliquant. Cependant, à travers le récit qu'elle propose, l'imitation donne aussi les clés pour reconnaître que ce qu'elle présente n'est qu'une "fiction".

Cet enchevêtrement de réalité et de fiction permet au spectateur d'accueillir ce qui est représenté avec empathie et détachement, en éprouvant peine et plaisir devant le spectacle qui lui est donné à voir. Peine à cause des sentiments de compassion que la représentation suscite en lui lorsqu'elle est prise à la lettre (nous sommes émus de voir le héros ou l'héroïne si désolé(e)) ; plaisir parce que, en la regardant, il reconnaît qu'il s'agit d'une fiction et qu'il peut être soulagé du poids réel des sentiments qu'il éprouve. Cette expérience - précise Aristote - fait grandir en humanité. "Si l'on se plaît à voir des représentations d'objets, c'est qu'il arrive que cette contemplation nous instruit et nous fait raisonner sur la nature des choses", explique-t-il.

C’est précisément cela qui donne à ses yeux valeur et dignité à l’art : le fait de pouvoir nous instruire à propos de la réalité et de notre vie. Et c’est pour cela que l’expérience éprouvée devant une représentation joue un rôle majeur dans le domaine de l’éthique. En représentant des hommes meilleurs, argumente Aristote, l’imitation nous propose de découvrir des exemples de bonté qui pourront nous éclairer et nous guider pour bien agir. Les actes de bonté d’un personnage "riche" et "égoïste" qui devient altruiste et généreux à la suite de la rencontre avec un autre personnage imprégné de l’esprit de solidarité de Noël se laissent reconnaître comme quelque chose de fictif, et pourtant, leur représentation réveille en nous un état de bonté qui nous invite à accomplir, dans notre propre situation, des actes de bonté comparables à ceux que nous avons vus dans la fiction.

Une commune humanité

Nous pourrions en conclure que les films de Noël nous fascinent non seulement à cause de leur fin heureuse, mais aussi et surtout parce qu’ils proposent des "exemples" de personnages qui renouent avec la profondeur de leur cœur et de leurs bons sentiments, et qui rebondissent en témoignant empathie, sollicitude et solidarité envers autrui dans des situations où la violence, l’incompréhension ou l’égoïsme sembleraient l’importer. Ces exemples de bonté réveillent quelque chose en nous qui nous reconnecte à notre propre profondeur et nous relie à une commune humanité. Et c’est sans doute parce qu’ils permettent de vivre cette expérience au travers de leurs fictions - même si médiocres ou stéréotypées - que ces films continuent à fasciner toutes les générations. Les films de Noël ont ainsi le pouvoir de nous reconnecter à notre propre bonté, à notre propre vulnérabilité et aux sentiments qui expriment notre solidarité envers autrui. Et cela plaît car cela nous fait du bien.

Voilà le pouvoir que détient l’art - même dans ses versions les plus pauvres - et voilà pourquoi il nous est si "essentiel".

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