"Jésus devait être quelqu’un de gentiment malicieux"

À quoi ressemblait Jésus ? Où habitait-il ? Que mangeait-il ? Régis Burnet nous plonge dans le quotidien de Jésus. Et souligne, à l’occasion de Noël, la spécificité d’un Dieu qui se serait fait homme.

Willem Dafoe incarnant Jésus dans le film de Martin Scorsese "La dernière tentation du Christ"
Willem Dafoe incarnant Jésus dans le film de Martin Scorsese "La dernière tentation du Christ" ©DR

On imagine la petite équipe installée sur les rives du lac de Tibériade un soir d'été. Sur un feu grillent quelques sardines et Jésus partage la discussion avec une poignée de disciples. Au bord de l'eau, quelques barques à fond plat sont parées pour la pêche et, dans leur dos, la rumeur de Capharnaüm, petite ville prospère et commerciale, s'éteint doucement. L'image est légitime. La spécificité du christianisme est l'incarnation : le fait que Dieu se serait fait homme pour partager le quotidien des juifs du premier siècle. C'est ce quotidien qu'explore avec précision, à partir de sources bibliques, historiques et archéologiques, le professeur à la faculté de théologie de l'UCLouvain Régis Burnet dans son dernier ouvrage intitulé 24 heures de la vie de Jésus (Presses universitaires de France, 2021).

Vous citez les diverses sources qui attestent de la réalité historique de Jésus. Mais le connaît-on pour autant ? Les Évangiles, qui reprennent les codes littéraires de leur époque, ne nous présentent-ils pas davantage un Christ légendaire que le Jésus historique ?

Toutes les données historiques convergent en effet pour dire qu’un personnage nommé Jésus a bien existé. Ensuite, il est évident que les Évangiles reprennent les canons littéraires de leur temps. Pour autant, cela ne veut pas dire que ce qui y est précisé est faux ; simplement qu’il faut lire ces textes en sachant que ce qui y est raconté est vu à travers le prisme des intérêts et des genres littéraires du moment.

Que peut-on alors croire du récit de la Nativité ? Jésus est-il vraiment né dans une crèche à Bethléem ?

C’est un bon exemple des questionnements que l’on doit se poser à la lecture des Évangiles. La naissance d’un enfant est quelque chose de très important, mais d’assez banal finalement. Comment faire comprendre à un lecteur que l’enfant qui naît va changer le monde ? Luc a choisi de l’expliquer à travers un genre littéraire codifié, qui est celui des récits de naissance de personnages illustres. On connaît des récits semblables relatant la naissance d’empereurs romains par exemple. L’objectif de ces récits est de montrer non seulement que ce petit enfant est extraordinaire, mais que sa naissance l’est aussi. Ce qui est compliqué avec le récit de la Nativité, c’est que certains éléments servent clairement le but de glorification des évangélistes, et d’autres moins. On peut s’interroger sur l’historicité exacte des rois mages qui suivent une étoile, par exemple. Mais on doit noter que les bergers qui viennent adorer le jeune Jésus sont au pied de l’échelle sociale. Le Messie aurait plutôt dû recevoir la vénération d’illustres personnages. Les codes littéraires sont à la fois repris et bousculés. Historiquement, on peut imaginer que Jésus soit né dans des conditions précaires, et que les seuls à le reconnaître aient été des personnes simples. De nouveau, le genre littéraire de l’époque est à prendre en compte, mais cela ne veut pas dire que tout est historiquement faux.

"Jésus était furieux" : telle est la première phrase de votre récit. Quel était le caractère de Jésus ?

Les Évangiles montrent que cela devait être quelqu'un d'un peu piquant, d'un peu malicieux dans le bon sens du terme, de souriant, peut-être même de franchement ironique. On relève cela à travers certains dialogues, notamment avec les pharisiens (religieux de l'époque qui cherchaient par une multitude de prescriptions à atteindre une pureté rituelle, NdlR). Dans certains épisodes rapportés par plusieurs Évangiles, Jésus se met également en colère. Il pouvait donc faire preuve d'un caractère bien trempé. Je nuance cependant, car la différence temporelle qui nous sépare est telle, qu'elle ne nous permet pas de bien percevoir le climat des relations interpersonnelles à l'époque ni, donc, quel était le caractère de Jésus.

À quoi ressemblait-il ? À un marginal, un nomade en haillons ? Comment était-il habillé ?

Jésus entretenait de nombreuses relations sociales. Il était invité par des notables. De même, plusieurs textes montrent que l’on connaissait ses parents, sa famille : il ne venait pas de nulle part. Pierre, que Jésus choisit comme disciple, n’est pas non plus un pêcheur anonyme. Sur le bord du lac de Tibériade, il devait être un petit patron de pêche, propriétaire de plusieurs barques et aidé de quelques personnes.

Un des "camps de base" de Jésus était d’ailleurs Capharnaüm, qui n’était pas un village anodin, mais une petite ville connue et prospère.

Oui, la ville est ouverte sur le monde, on y fait du commerce, on parle grec, il y a de l’argent. En même temps, Jésus y tient à certains égards une position marginale : il est toujours là où on ne l’attend pas, proclame des paraboles déroutantes, casse les codes sociaux, voyage et devait bivouaquer avec ses disciples, même si on sait qu’il revenait souvent auprès de la maison de Pierre, en Galilée, et qu’il était régulièrement accueilli chez Marie, Marthe et Lazare, à Béthanie près de Jérusalem.

Mais à quoi ressemblait-il ?

On était sensible à l’apparence à l’époque. Or, on ne dit nulle part qu’il était mal habillé, nu ou qu’il avait une apparence repoussante. À l’époque on avait l’habitude de reconnaître les personnages par tels ou tels traits, mais personne ne souligne rien de comparable pour Jésus. Il devait ressembler à tout le monde. Luc et Mathieu laissent comprendre également qu’il s’habillait à la manière des Juifs, sans extravagance.

Vous expliquez qu’il devait être célibataire. Serait-ce un choix de sa part ?

Tout porte en effet à croire qu’il l’était. La Bible ne parle jamais d’une femme à ses côtés, alors que les textes de l’époque, dont les Évangiles, évoquent volontiers des relations familiales. Les récits de la crucifixion évoquent plusieurs femmes, mais ne font pas mention d’une femme de Jésus. De même, la scène où Jésus confie sa mère à son disciple n’aurait aucun sens si Marie avait une belle-fille et des petits-enfants qui auraient pu s’occuper d’elle. À cette hypothèse du célibat, certains opposent qu’il était mal vu, dans le judaïsme, de ne pas être marié. En ce sens, présenter Jésus comme un célibataire devait constituer un embarras pour les auteurs des Évangiles. On sait cependant que certains personnages prophétiques de l’Ancien Testament avaient fait le choix du célibat, de même que des prédicateurs de l’Antiquité. Le célibat de Jésus devait donc être volontaire et le classer dans la lignée de ces prédicateurs.

Jésus devait avoir des concurrents, expliquez-vous. Les miracles, qu’ils soient effectifs ou uniquement racontés, peuvent-ils être pris comme de bons coups de pub ? De quoi asseoir son prestige ?

C’est très particulier, car les évangélistes sont prudents avec les miracles. Il y en a peu, et ils sont assez banals, en comparaison avec d’autres textes de l’Antiquité. En même temps, on voit dans les Actes des apôtres, qui décrivent les débuts du christianisme, que les miracles revêtent des enjeux de pouvoir, qu’ils contribuent à la renommée des disciples de Jésus. Ce qui est notable dans les Évangiles, c’est que le miracle n’est jamais laissé sans une parole, un enseignement, une question… Ils sont pensés comme une fusée à plusieurs étages : il y a le moment du miracle d’abord, et ensuite une parole théologique qui permet d’en expliciter le sens. Dans les Évangiles, un miracle n’est jamais là simplement pour faire plaisir ou épater la foule. Ils servent toujours un message.

Que peut-on dire de leur réalité ? Peut-on aujourd’hui en donner des explications scientifiques ?

C’est une question compliquée. Il est difficile pour la science contemporaine de poser un diagnostic précis, tant les Évangiles décrivent peu le miracle en tant que tel. Il est donc intéressant d’émettre des hypothèses scientifiques, mais, pour le théologien que je suis, c’est moins le miracle qui m’intéresse que le message que Jésus voulait faire passer et la manière dont les évangélistes en témoignent.

Dans votre ouvrage, on découvre cependant que les miracles ne sont pas considérés comme des gestes magiques que Jésus poserait du haut d’un savoir ésotérique. Il fait toujours appel à la liberté de la personne guérie ou sauvée. Il collabore en quelque sorte avec elle.

Oui, Jésus insiste toujours pour dire "Ta foi t’a sauvé(e)", en présentant la phrase au passé, comme si c’était elle qui primait et pas le geste accompli. C’est elle qui fait des miracles, veut souligner Jésus, pas des pouvoirs magiques dont il serait le détenteur.

Qui composait la foule qui suivait Jésus ?

On a souvent dit qu’elle était composée de pauvres et de misérables. Ce n’est pas tout à fait vrai. Des personnes de toutes les classes sociales suivaient Jésus. On note aussi la présence - inédite pour l’époque - de nombreuses femmes, parfois seules et sans mari avec lesquelles Jésus entretient de vrais échanges. Jésus reste néanmoins quelqu’un de clivant, et la foule peut se montrer hostile. De même, les évangélistes ne décrivent pas de manière idéalisée cette foule. Ils notent que certains sont fascinés pour de mauvais motifs (les miracles par exemple), que d’autres ne comprennent pas tout, et que certains le quittent. Les Évangiles ne masquent donc pas la naïveté, l’incompréhension ou l’inconstance des foules, ni même des apôtres.

Jésus utilise beaucoup de paraboles pour s’exprimer. Mais pourquoi ses paroles sont-elles si souvent polysémiques, voire ambiguës ? Pourquoi n’a-t-il jamais dit clairement, une fois pour toutes, qui il était ?

Jésus n’est pas clair parce qu’il ne veut pas être clair. De même que les Évangiles. Ce qui est mortel dans une religion, c’est quand on prétend saisir la vérité. Jésus dit "Je suis la vérité", mais il demeure un personnage qui est constamment en train de s’échapper. Impossible de mettre la main sur lui, ni sur ses paroles aux sens multiples qui nous interrogent constamment sur la compréhension que l’on a pu avoir d’elles. Je pense que Jésus et les évangélistes voulaient nous renvoyer à nous-mêmes, à une recherche et une introspection constantes. Ils redoutaient que nous fassions du texte une idole et que nous le figions. En ce sens, comme dans les miracles, Jésus semble vouloir faire appel à notre collaboration, à une démarche de réflexion et de foi. En d’autres mots, il n’y a pas de christianisme "prêt-à-porter", et c’est pour cela que l’on ne peut être chrétien tout seul, qu’il faut chercher à mieux comprendre la vérité en groupe, en Église.

Jésus avait-il prévu la suite pour que son message soit transmis ?

Il n’a laissé que deux ou trois guides, telles la prière du Notre Père et quelques instructions missionnaires. Il confie son Église à l’apôtre Pierre, mais on sent bien que celui-ci, qui l’a trahi trois fois, n’est pas l’homme de la situation. En fait, Jésus semble avoir choisi des gens normaux qui ne comprenaient pas tout, et décidé ensuite de faire confiance à l’humanité pour que son message soit transmis. Peut-être que s’il avait confié son message à une seule personne, même très brillante, cela l’aurait figé et ç’aurait été mortel, derechef.

"Jésus devait être quelqu’un de gentiment malicieux"
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