Pourquoi faudrait-il choisir entre les vax et les anti-vax?

Et si nous comparions la stratégie sanitaire à une succession de tranches de fromage? Sans doute cela nous aiderait-il à la comprendre.

Pourquoi faudrait-il choisir entre les vax et les anti-vax?
©Olivier Poppe
Contribution externe

Une carte blanche de de Jean-Yves Saliez, ingénieur, ex-secrétaire général d'Inter Environnement Wallonie.

L’autre jour, je vais chez un ami que je n’ai plus vu depuis longtemps, covid oblige, pour aller nous balader un coup dans les champs, au grand air, et faire une papote. À peine ai-je le temps de franchir le seuil de sa porte que, suite à une manœuvre hésitante pour se saluer l’un l’autre (covid oblige encore), sa compagne sort comme un diable d’une pièce adjacente pour m’asséner une litanie de choses et d’opinions sur cette affaire, et sa gestion publique calamiteuse, pour laquelle je ne venais pas.

La tempête émotionnelle a bien duré dix minutes, pendant lesquelles j’ai replié les voiles, esquivé les coups, et attendu que le grain passe, sans rendre la pareille avec mes propres opinions. Puis nous sommes allés, lui et moi, marcher comme prévu.

Ce genre d’incident devient banal, pour tout qui n’évite pas d’en parler. Mais interpelle : pourquoi diable faut-il se crêper le chignon, et choisir un des deux camps de vérité ? Alors qu’il ne saurait y en avoir : la pandémie débarque et surprend, évolue, chacun s’adapte, les décideurs hécident (contraction de décider et hésiter), le tout au milieu d’une tempête d’incertitudes. Et donc reconnaissons-le : personne ne sait exactement comment s’y prendre et quoi faire, et cela n’a rien de surprenant.

L’État n’est pas Saint Nicolas

En effet, si il devait y avoir une vérité, ce serait peut-être ce qui suit. Face à un contexte inconnu, inédit, chacun tâtonne, et nous sommes confrontés à ce que nous avions tenté d’oublier : l’État, ou l’économie selon le penchant idéologique de chacun, n’est ni notre père, ni notre mère, ni Saint Nicolas : il ne connait pas tout, ne peut tout réguler, ni nous protéger entièrement.

Alors, quand il ne sait pas quoi faire exactement, il invente de l’action, comme en temps de guerre. Avec essais et erreurs. Et comme en temps de guerre, apparaissent des catégories : les schtroumpfs verts, et verts schtroumpfs ; les “collabos” et les “résistants”, chacun s’arc-boutant à la hampe de son porte-drapeau de valeurs, qui donne une illusion de sens dans un monde qui semble l’avoir perdu.

Comme tout un chacun, je suis inquiet moi aussi, pour la santé de mes proches, ou quant à l’avenir. Je lis à droite et à gauche, sans obsession, ni tabou. Sans se tromper, on peut affirmer que personne ne brosse un tableau complet de l’affaire, qui est bien complexe certes, mais qui reflète aussi une limitation de vue dans chacun des deux camps.

Le modèle de l’emmental

C’est là que le modèle de l’emmental, proposé par un chercheur suisse dans le dernier Sciences et Vie, mérite d’être partagé. La stratégie de lutte contre le covid est comme une succession de tranches d’emmental placées entre l’armée des virus d’un côté, et les humains de l’autre, propose-t-il. Chaque tranche symbolise un type d’action (se laver les mains, limiter certains contacts…). Chaque tranche a un impact en limitant la propagation du virus, tout en ayant quelques trous (aucune mesure n’a un effet total). Mais la succession des tranches, et leurs trous différemment placés, conduit, si suffisamment de tranches sont en place, à un bloc de fromage étanche, sans transmission d’un côté à l’autre. Certaines tranches ont plus d’effet que d’autres, ou ont plus d’effet sur tel ou tel type de population. Parmi ces tranches, les statistiques à l’échelle mondiale montrent que la vaccination a un effet important pour limiter les formes graves de la maladie (mais il y a de petits trous quand même : certains vaccinés continuent à mourir), et aussi pour limiter la transmission (mais là les trous sont plus grands). Si l’on retire certaines tranches (par exemple la vaccination), il faudrait en ajouter d’autres avec un effet combiné similaire (pour garder le fromage opaque, sans trous traversants).

La question n’est pas de savoir pourquoi le secteur untel est confiné alors que tel autre qui lui ressemble ne l’est pas, ce qui peut sembler manquer de cohérence, mais plutôt de s’assurer que la succession de tranches choisies pourra fonctionner.

Ce modèle a l’avantage de montrer les choses en “et” plutôt que en “ou”. Quand on a, et le lait, et la fermentation, et les trous, on a la saveur de l’emmental. Avec les “ou”, il reste du lait, du sel, des trous d’air sans goût…

Il montre aussi que certaines tranches sont de la responsabilité individuelle (s’isoler en cas d’infection, porter le masque en lieu clos, se laver les mains, tousser dans son coude), et d’autres s’activent au niveau collectif (mettre en place une médecine plus préventive, mettre en ordre de marche le mécanisme de vaccination de millions de personnes, décider de confiner certains sous-secteurs, sauver des vies en soins intensifs). Que les deux approches se complètent.

Notons que parmi ces tranches du modèle proposé dans Sciences et Vie, on ne retrouve curieusement pas d’actions de médecine préventive, ou de compléments alimentaires X ou Y dont il est dit que cela peut aider certaines personnes. Alors, nous y voilà : ce modèle de l’emmental, dans lequel la vaccination a une place, est incomplet, lui aussi. Mais cela n’en fait pas automatiquement un cheval de Troie de plus des méchants lobbys pharmaceutiques complotistes pour autant.

Notre modèle de Maredsous

Tout cela, c’est de la théorie pour intellos parait-il, alors que l’atteinte aux libertés est un fait, qu’il faut combattre avant que ce monde ne devienne plus totalitaire et invivable. Ou, opinion de l’autre camp, seule la science doit nous guider, et il faut cesser ces enfantillages de gosses de riches qui estiment que leur corps est une terre souveraine, libre, sur laquelle aucune décision à portée collective ne peut s’exercer. Certes, mais ne peut-on faire juste mesure, adopter notre modèle du fromage de Maredsous ou de Chimay à nous, c’est-à-dire, “et” mettre en place les tranches utiles du fromage (avec une approche scientifique si possible), “et” sauvegarder nos libertés, le tout dans un compromis modéré (le masque et les vaccins obligatoires pour enfants de 6 ans paraissent peu compatibles avec la notion de modération) dont nous sommes experts ? Ou préférons-nous nous simplifier la vie, entrer dans un monde binaire de bons et de méchants, pour probablement tout perdre à terme : et les libertés et le combat contre la pandémie ? Au minimum, observons, écoutons, pensons, dialoguons, à partir des deux points de vue, qui ont chacun des excès, et de justes choses à dire.

Oups, j’ai oublié de prendre parti entre les vax et anti-vax… Vive l’esprit du fromage de Noël !

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