J’ai parlé à la mort

La santé mentale est précieuse et la dépression peut tuer. Soyez attentifs à vos pensées, mais aussi à vos proches, collègues, amis. Surtout en cette période, ne les laissez pas se noyer.

J’ai parlé à la mort
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Contribution externe

Un témoignage d'Alain Dubois, cadre dans le secteur bancaire

J’ai parlé à la mort. C’est ainsi que Almudena Sanchez décrit la dépression. La mort, la fin, devient une amie, un phare dans la nuit. Dans ces moments où les repères s’estompent, où le passé devient noir, où le futur n’existe pas, le sens de notre mission universelle est gelé, en voyage sur une terre fantôme, au-delà des océans de tristesse. La mort est alors un acte d’amour. D’amour pour les autres qui n’ont plus à subir l’abjecte personne errante dans les limbes d’entre les mondes, hésitante entre deux rives, mais appelée par Hadès qui lui tend les bras dans une froide accolade.

La maladie est un vampire qui se délecte de l’énergie vitale, ne laissant debout qu’un corps sans élan, sans vision, un esprit tourné vers sa propre souffrance, aux aguets du moindre signe, du plus petit battement de cœur, de la plus infime distorsion d’une normalité imaginaire.

Les médecins, toujours aptes à définir les maux, listent dans les symptômes la tendance à se dévaloriser, à trouver des fautes, des péchés subjectifs dont le malade est l’unique source. Cette incapacité à prendre du recul enfante l’envie de se soumettre à l’ultime punition, ou, dans ce cas, l’ultime délivrance. Alors naît une angoisse sourde, tuant le sommeil, un monstre imaginaire, tapis, prêt à bondir. Il est informe, n’a pas de nom. Et pourtant, il fait battre le cœur trop vite, respirer trop fort. Le maton d’une prison sans fenêtre. Ne pouvant le nommer, car il se cache au plus profond de l’inconscient, le chasser demande du temps, de la persévérance et de l’aide.

Il est rare que la bête survienne sans raison. Souvent, un événement provoque une fissure dans l’âme par laquelle elle se faufile. Puis, elle y fait son nid, se nourrissant des joies et des amours, chiant des peines, dans une merde immonde et pourrissante qui infecte la raison. Mais, parfois, à force de combat, le monstre s’affaiblit. Il ne reste alors qu’une saine tristesse, avec ce goût d’amertume que laissent au fond de la gorge les regrets acides des occasions manquées.

Si l’on sort, en revanche, survient une renaissance dont les cicatrices demeurent peut-être, mais, comme toute initiation, crée un être neuf, lavé en quelque sorte, éclairé de l’intérieur. Pour autant, l’Homme est ainsi fait qu’il pourrait replonger rapidement dans ces sottes habitudes, oubliant l’odeur putride de la tombe que, quelques mois encore auparavant, il s’affairait à creuser.

Je veux vivre

Moi, j’ai parlé avec la mort, j’ai nagé dans le Styx et je veux vivre.

J’ai une chance immense d’avoir été bien entouré, éduqué et de n’avoir pas placé une fierté sur des stéréotypes qui, encore de nos jours, cataloguent le malade dépressif comme un faible, sans ressort.

Il est important de rappeler que la dépression clinique est une vraie maladie, que le cerveau est un organe et que, à l’instar de tout organe, il arrive qu’il débloque. La dépression tue. Oui, c’est une maladie mortelle, mal comprise, dont la gravité est souvent sous-évaluée. Elle est invisible, ne fait point tousser, et sa douleur est sourde, interne, immense. Elle coiffe sa victime de lunettes déformantes, parle à sa place, agit en son nom.

La crise sanitaire que nous traversons a un impact sur la santé mentale de toutes les générations. Les jeunes, privés de socialisation, dans un monde anxiogène, où le masque est porté, masquant les traits et les sourires que les yeux seuls peuvent à présent transmettre. Les travailleurs en distantiel, avec ou sans enfants, seuls ou à deux, trois ou plus perdent graduellement l’esprit d’équipe et le privé se mêle au professionnel dans une vie schizophrénique où les frontières disparaissent.

L’éternuement hivernal est-il signe de quarantaine ? Le pass sanitaire, les règles changeantes, le doute, la peur du contact… Pour les individus prédisposés, la faille s’ouvre, la bête s’y glisse, s’y love, prend force.

La santé mentale est précieuse, une faille peut déstructurer un individu, une famille, un amour, un travail. Il faut faire fi des stéréotypes. Une dépression, comme toute maladie, se soigne. L’ignorer, tenter de la battre lorsqu’elle est installée n’a pas d’effet. Soignez-vous une pneumonie avec du yoga ? Non. Soyez attentifs à vos pensées, aux changements de comportement de vos proches, collègues, amis. Ne les laissez pas se noyer dans le Styx. Des centres d’aide existent, les médecins traitants, les urgences également. Ne laissez pas l’ego et la fierté creuser le nid de la bête.