Agir ou ne pas agir ? L’effet spectateur à l’heure du réchauffement climatique

L’être humain est tout aussi capable d’agir et de faire preuve d’altruisme que de se montrer passif et égoïste. Plus nous réaliserons que la crise climatique est réelle, plus nous prendrons conscience de notre part de responsabilité.

Agir ou ne pas agir ? L’effet spectateur à l’heure du réchauffement climatique
Contribution externe

Une opinion de David Bertrand, Professeur de psychologie à la haute école Vinci

En novembre dernier, la conférence de Glasgow sur les changements climatiques, la Cop 26, s'est terminée sur un accord plus que mitigé. Si certains ont souligné ses avancées, de l'aveu même d'Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies, "la volonté politique collective n'a pas été suffisante". Pourtant, les climatologues soulignent depuis longtemps les dangers du réchauffement climatique et il est établi que sa cause principale est l'activité humaine. Comment expliquer dès lors que nous ayons une fois de plus eu du mal à prendre les mesures nécessaires pour limiter ce réchauffement à 1,5 degré Celsius d'ici à la fin du siècle ? Certains pointeront un égoïsme inhérent à l'espèce humaine. D'autres souligneront les effets d'annonce des hommes politiques ou l'hypocrisie de ces multinationales adeptes du greenwashing. Pourtant l'être humain est tout aussi capable d'agir et de faire preuve d'altruisme que de se montrer passif et égoïste. En témoignent les nombreux acteurs qui s'engagent pour le climat depuis des décennies : responsables politiques, scientifiques, chefs d'entreprise, ONG ou encore simples citoyens.

Un phénomène bien connu des psychologues pourrait expliquer de façon plus pertinente ce manque d’action collective : l’effet spectateur. À partir des années 1960, des recherches ont été menées pour étudier ce dilemme auquel nous avons tous déjà été confrontés : agir ou ne pas agir, que ce soit face à un danger imminent, face à une personne inanimée ou encore face à une personne qui jette une bouteille en plastique par terre. Lors d’une expérience menée par J. Darley et B. Latané, les deux psychologues américains avaient demandé à des étudiants de répondre à des questionnaires dans une salle d’attente. Après quelques minutes, ils faisaient émerger de la fumée via une bouche d’aération et observaient la réaction des étudiants. Les résultats ont montré que lorsqu’un étudiant était seul dans la salle, il déclenchait l’alarme dans 75 % des cas. S’ils étaient trois, seuls 38 % réagissaient. Et si un étudiant était avec deux complices à qui on avait demandé de ne pas bouger, il n’actionnait l’alarme que dans 10 % des cas. Des expériences ultérieures ont amené les chercheurs à conclure que plus il y avait de témoins dans une situation urgente, plus nous avions tendance à rester passifs. Certains se diront que la situation n’est peut-être pas si urgente que ça. D’autres que ce ne sont pas leurs affaires ou que le fait d’intervenir comporte un risque.

Des coûts de l’inaction

Qu’est-ce qui pousserait alors certains à agir ? Darley et Latané ont identifié quatre conditions : remarquer l’incident, l’interpréter comme urgent, engager sa responsabilité et évaluer les coûts et les bénéfices. On comprend dès lors que les mesures prises pour le climat ont été jusqu’ici insuffisantes. Tout d’abord, chaque habitant de la planète et chaque pays est concerné par ce problème, ce qui diminuerait la probabilité d’agir individuellement. Ensuite, il paraît difficile de résoudre un problème lorsqu’on nie son existence. Raison pour laquelle les climatosceptiques nous ont fait perdre un temps précieux. Considérer la question climatique comme urgente est tout aussi important. C’est ce que le Giec, le groupe intergouvernemental d’experts sur le climat, s’efforce de démontrer dans chacun de ses rapports en nous incitant à réduire nos émissions de gaz à effet de serre au plus vite.

Par ailleurs, les acteurs qui ont conscience de leur part de responsabilité sont à l’origine de nombreuses mesures pour le climat : énergies vertes, développement des transports en commun, lutte contre la déforestation, etc. De même, de plus en plus de citoyens font le choix d’un mode de vie réduisant leur empreinte écologique : acheter local, ne plus manger de viande, ne plus prendre l’avion… Enfin, pour agir, les bénéfices doivent être considérés comme supérieurs aux coûts. D’où l’importance de la prise de conscience des coûts de l’inaction et des bénéfices de l’action en faveur du climat afin d’inciter au changement.

L’effet spectateur devrait également être pris davantage en compte par les mouvements écologistes. Par exemple, les slogans qui ciblent tout le monde comportent le risque de ne toucher personne. De même, lorsqu’un individu est en détresse, le fait de demander de l’aide aux passants, plutôt que de s’adresser à une personne en particulier, diminuera la probabilité qu’un passant intervienne. Le conformisme peut également jouer un rôle négatif. Le fait de mettre en avant l’inaction de certains peut provoquer de la passivité par effet d’imitation. En effet, pourquoi ferais-je quelque chose si les autres ne font rien ? Sans oublier que le fait d’être surexposé à des informations fatalistes sur l’environnement peut engendrer du découragement et de l’anxiété, un phénomène connu sous le nom de "solastalgie".

À l'inverse, le fait de mettre en avant des exemples positifs, à savoir des personnes qui agissent pour la planète, qui innovent et qui trouvent des solutions, comme l'a montré par exemple le documentaire Demain sorti en 2015, est inspirant et donne davantage envie de faire quelque chose. Ce phénomène se confirme dans certaines situations qui montrent que lorsqu'une personne vient en aide à un inconnu dans la rue, cela en motive d'autres à intervenir à leur tour. Nous encourager à devenir un exemple pourrait donc s'avérer plus efficace que de nous pointer du doigt lorsque nous restons spectateurs.

Il semblerait enfin que l’effet spectateur soit moins important qu’on ne le pensait. Dans une étude publiée en 2019, des psychologues de l’université de Lancaster en Angleterre ont analysé des caméras de surveillance de trois zones urbaines et ont constaté que sur 219 agressions, une personne intervenait dans 90 % des cas, et que plus il y avait de monde, plus il y avait de chances que quelqu’un intervienne. Selon les auteurs, lorsqu’une situation est claire, on hésiterait donc moins à agir. Pour certains observateurs, c’est d’ailleurs un des aspects positifs de la Cop 26 : les 196 pays du monde sont désormais d’accord sur le constat, il n’y a plus de doute permis. Par conséquent, plus nous réaliserons que la crise climatique est réelle et qu’il est urgent d’agir, et plus nous prendrons conscience de notre part de responsabilité, plus nous nous engagerons pour relever ensemble l’un des plus grands défis auxquels l’humanité ait été confrontée.


Toutes les publications de David Bertrand via profdepsycho.com