Penser les croyances à l’école est indispensable

On peut difficilement imaginer une société saine dans laquelle le futur citoyen, croyant ou non, ne sache rien des religions.

Penser les croyances à l’école est indispensable
©Jean-Luc Flémal
Contribution externe

Une opinion de Hicham Abdel Gawad, doctorant FNRS (UCLouvain-ULB)

Que l’on s’en félicite ou que l’on s’en morde les doigts, les croyances font partie de l’histoire du représentant de la famille des primates que l’on appelle généralement "l’humain". La particularité de cet hominidé, par rapport à ses cousins même les plus proches, est de raconter et surtout de se raconter des histoires. Chaque être humain socialisé et arrivé à maturité a une vision de soi, du monde, de soi dans le monde et de la finalité du monde. C’est cette vision qui fixe chez l’individu, consciemment ou inconsciemment, les actions qu’il jugera nécessaires dans la réalisation d’objectifs désirables, grâce à des appuis qu’il considérera comme des alliés et en dépit d’obstacles qu’il considérera comme des opposants. Quand une telle vision est partagée par un nombre de congénères relativement élevé, on pourra parler de vision religieuse. C’est dire que la religiosité a moins à voir avec la reconnaissance d’un inframonde ou de sur-êtres (des "dieux" dans le langage courant) qu’avec le partage d’un récit holistique sur le monde, la direction qu’il doit prendre et le rôle que l’on veut tenir dans ce projet.

En d’autres termes, les religions sont des récits mobilisateurs qui engagent aussi bien des individus que des collectivités et qui englobent aussi bien le rapport à soi-même que le rapport au monde. On peut dès lors difficilement imaginer une société saine dans laquelle le futur citoyen, croyant ou non, ne sache rien d’elles. Dans le cas du futur citoyen qui se reconnaît dans une croyance religieuse, il est important pour lui de comprendre qu’une religion n’a de sens que dans un contexte : une époque, un lieu et une société. Contextualiser les croyances, c’est désamorcer en amont leur absolutisation, et donc le fanatisme. Dans le cas du futur citoyen qui ne se reconnaît dans aucune religion, outre la découverte des croyances de ceux qui deviendront ses concitoyens, la compréhension du phénomène religieux dans sa dimension d’activité humaine demeure un excellent exercice d’ordre anthropologique, et c’est en outre un très bon moyen de reconnaître les manœuvres où l’on tente de vendre des biens ou des idées comme on prêcherait une religion (et vice versa, au demeurant). Enfin, on ne saurait nier les avantages décisifs d’une préparation à faire face aux phénomènes les moins heureux de la religiosité comme le fondamentalisme, le prosélytisme, le rejet de la science ou l’instrumentalisation politique de la religion. Le futur citoyen doit être préparé et, dans la mesure du possible, immunisé contre ces dérives.

Des capacités de lire le monde

Reste la difficile question des modalités d’enseignement de ce qu’il convient d’appeler les "faits religieux". Si j’ai pu défendre une modalité particulière à une époque de mon parcours professionnel, plusieurs raisons me poussent aujourd’hui à suspendre mon jugement. Pour dire explicitement les choses, je mets entre parenthèses la question des débats entre cours de religion et cours de philosophie et citoyenneté. Je fais confiance aux dynamiques démocratiques en Belgique pour aller dans le sens du progrès en société. Mon propos est circonscrit à la plus-value pédagogique et sociale d’une édification à l’une des dynamiques culturelles les plus puissantes de notre histoire commune.

Des outils pédagogiques et didactiques, qui ont par ailleurs constitué l’essentiel de mes recherches et réflexions récentes, permettent d’aborder ces dynamiques en distinguant correctement ce qui relève de la croyance métaphysique et ce qui relève du savoir d’ordre historique et anthropologique. Le grand défi de nos sociétés consiste en ce sens à proposer aux élèves, futurs citoyens, les capacités de lire le monde en ne confondant pas le registre du jugement personnel, voire intime, où la croyance et la non-croyance sont des libertés, et le registre de la réalité empirique qui, par définition, résiste à nos jugements personnels et posent donc une limite à nos libertés. En somme, comprendre que l’on est libre de croire ou de ne pas croire que les lois naturelles ont un créateur, mais que l’on n’est pas libre de vivre comme si ces lois n’existaient pas, sous peine de fâcheuses conséquences.

Finalement, puisque le propre de l’homme est de se raconter des histoires, faisons en sorte que la première histoire qu’il se raconte soit celle des croyances et des convictions dignes du XXIe siècle, c’est-à-dire de récits du monde qui ne confondent pas le commun et l’intime ni la liberté des croyances et les contraintes des savoirs.

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