Le dialogue interconvictionnel est un apprentissage démocratique indispensable

Le dialogue interconvictionnel est un apprentissage démocratique indispensable
©DEMOULIN BERNARD
Contribution externe

Une carte banche de Myriam Gesché, Déléguée épiscopale à l'enseignement pour le diocèse de Tournai.

Dans les réflexions et prises de position relatives à l’extension à deux heures obligatoires du cours de philosophie et de citoyenneté dans l’enseignement officiel et à l’avenir des cours de religion, il apparaît que le concept de "dialogue interconvictionnel" au cœur des débats recouvre des représentations bien différentes. Il mérite donc d’être exploré et précisé car il fait l’objet d’un désaccord entre différents partis autour de la table dans le groupe de travail parlementaire qui a remis ses recommandations. Pour les uns, il n’est pas question de l’intégrer dans les apprentissages à l’école ; pour les autres, il est indispensable.

Mais qu’entend-on par là ? En quoi fait-il obstacle pour les uns ? Pourquoi apparaît-il comme incontournable pour les autres ?

Les plus radicaux disent que les religions sortent du champ des discours rationnels et critiques, qu’elles relèvent donc uniquement de la sphère privée. Le dialogue interconvictionnel, surtout interreligieux, n’a pas sa place à l’école, qui est un espace neutre, lieu de rationalité.

D’autres argumentent en soutenant que pour entrer en dialogue il est nécessaire de "s’identifier", ce qui leur apparaît comme problématique. On incite l’élève à se dévoiler et, même s’il reste libre de ne pas le faire, on le met très mal à l’aise. Des élèves oseront faire le pas, d’autres pas.

Relevant un peu d’une même perception de ce qu’est le dialogue, certains estiment qu’il n’est possible que si l’on a une connaissance suffisante de sa propre religion ou philosophie. Il s’agit d’abord de connaître avant de dialoguer. Ils s’interrogent. Est-il vraiment possible d’aller jusqu’à un véritable dialogue interconvictionnel à l’école ?

Il me semble que cette manière d’envisager "le dialogue" ne peut conduire qu’à la confrontation d’identités déterminées, pour ne pas dire fermées.

En revanche, pour d’autres, le dialogue interconvictionnel est le lieu par excellence de la construction d’une identité personnelle en mouvement. Pour préciser ce dont il s’agit, je me réfère au travail d’un spécialiste, Dennis Gira (1), un des rares auteurs à s’être concentrés sur l’art de dialoguer plutôt que sur le contenu du dialogue. La pratique du dialogue est un art de vivre, dit-il. Il présente des clés pour sa pratique. Elles peuvent s’appliquer tout autant au dialogue interreligieux, interculturel, mais aussi philosophique ou interpersonnel. La capacité de vivre le dialogue dépend directement de la manière d’être, de la façon de penser, de l’idée que l’on se fait de la vérité, de l’importance que l’on accorde à l’expérience de l’autre. Entrer en dialogue, c’est être convaincu que les croyants des autres traditions ont quelque chose d’important à dire sur le mystère qui fait vivre tous les êtres humains. Celui-ci ne peut se réduire ni à une négociation, ni à un débat, ni à une conversation, ni à une rencontre, ni à la tolérance. Pour Gira, le vrai dialogue est un échange de paroles et une écoute réciproque engageant deux ou plusieurs personnes différentes et égales.

Les cinq règles d’or du dialogue qu’il énonce sont :

1. Ne pas chercher chez les autres ce qui est important pour nous ;

2. Reconnaître les limites des mots ;

3. Avoir un principe organisateur suffisamment clarifié pour ne pas tomber dans le syncrétisme et suffisamment souple pour s’ouvrir à l’autre ;

4. Juger la tradition de l’autre par ses sommets ;

5. Concevoir que deux choses peuvent être radicalement différentes sans être diamétralement opposées.

Dans cette perspective, la découverte ou l’approfondissement de sa propre tradition et de celle de l’autre sont constitutifs du dialogue. Le dialogue motive la recherche qui permet de mieux cerner, de mieux comprendre, ce qui fait sens pour soi et ce qui fait sens pour l’autre.

En outre, Gira met le doigt sur le risque de la prétention à l’universalité dont il nous faut être conscients si nous voulons contribuer à la construction d’une société pluraliste inclusive et pacifiée. Tant que nous refusons de comprendre pourquoi la moitié de la planète n’adhère pas à des valeurs que nous imaginons universelles, le dialogue sera impossible. Aucune des valeurs que nous pensons universelles ne peuvent donc l’être réellement, sauf si elles sont le fruit d’un dialogue authentique.

Il me paraît inconcevable de prétendre contribuer au développement d’une culture démocratique en refusant d’inscrire la pratique du dialogue et en particulier du dialogue interconvictionnel et interreligieux dans nos écoles.

>>> (1) Gira Dennis, Le Dialogue à la portée de tous… (ou presque), Éditions Bayard, 2012.

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