Vingt-deux féminicides en 2021 : emprise, jalousie et clés pour en finir

Vingt-deux, ce n’est pas notre nouvelle année mais le nombre de victimes de féminicide en 2021. Comment accepter nos sentiments de jalousie sans les transformer en volonté d’emprise ou de vengeance ?

Vingt-deux féminicides en 2021 : emprise, jalousie et clés pour en finir
©Blaise Dehon
Contribution externe

Par Armand Lequeux, docteur en médecine et en gynécologie, consultant en sexologie, ex-président de l’Institut d’études de la famille et de la sexualité (UCLouvain)

Vingt-deux ! D’accord, il s’agit bien du chiffre qui caractérise notre nouvelle année, mais c’est aussi le bilan pour 2021 de la sinistre comptabilité de Stop Féminicide qui recense en Belgique les meurtres des femmes, le plus souvent par leur compagnon ou ex-compagnon, en attendant les statistiques officielles prévues par le Plan national de lutte contre les violences basées sur le genre.

Inscrire ou pas le féminicide dans notre Code pénal fait légitimement débat, mais l’impérieuse nécessité de lutter collectivement contre cet horrible phénomène fait heureusement l’objet d’un consensus dans notre société qui a trop tardé à prendre conscience qu’il ne s’agit là que de la partie la plus visible de l’ancestrale et généralisée violence faite aux femmes.

La culture du déni va en s’estompant, la formation des policiers progresse positivement, la tolérance zéro vis-à-vis de la violence conjugale tend à se concrétiser sur le terrain, les structures d’accueil se mettent en place : on ne peut que se réjouir de ces avancées, certes trop lentes, mais elles ne devraient pas nous empêcher de nous poser des questions en amont du phénomène.

Comprendre la domination masculine

Pourquoi la domination masculine et la violence faite aux femmes ? Qu’est-ce qui anime ces hommes qui commettent ce qu’on n’appelle heureusement plus des crimes passionnels et encore moins des crimes d’amour ? Quelle prévention envisager ? Cela fait beaucoup de questions. Qui trop embrasse manque le train, comme vous savez, mais rien n’empêche d’attendre le suivant et de déballer en vrac sur le quai quelques réflexions et hypothèses.

Françoise Héritier, anthropologue au Collège de France et décédée en 2017, a proposé de comprendre la domination masculine, qui se retrouve quasi dans toutes les cultures, comme la conséquence d’une dissymétrie entre les genres mal acceptée par les hommes et responsable de leurs comportements violents. Ils seraient jaloux du pouvoir procréateur spécifique des femmes. Non seulement elles peuvent se reproduire, mais elles jouissent également de l’exclusivité de la production des hommes ! En plus et malgré les apparences, leur puissance sexuelle est supérieure à celle du phallus si vite déficient.

Enviées et craintes

Les hommes envient les femmes, les craignent et les soumettent à leur pouvoir. Elles sont pour eux des objets, parfois de vénération lorsqu’elles ont le statut de mère, mais elles sont plus souvent considérées comme des objets utiles aux tâches ménagères, aux soins des enfants et des vieillards, aux satisfactions sexuelles des hommes et à la reproduction. Dans le cadre de cette coercition, les hommes ont inventé une fable extraordinairement efficace. Ils ont fait croire aux femmes qu’elles sont cachetées comme les colis postaux, estampillées comme les animaux d’élevage. Une disposition anatomique particulière permettrait au nouvel époux de s’assurer que celle dont il acquiert la propriété ne fut jamais utilisée pour satisfaire la pulsion sexuelle d’un autre homme et ne risque pas de porter l’enfant d’un autre. Le certificat de virginité, heureusement condamné par l’Ordre des médecins dans notre pays, n’est rien d’autre que le reliquat de cette invention diabolique présente dans la plupart des cultures et des religions. On ne peut que se réjouir que, en grande partie grâce à la généralisation de la contraception, ce mythe virginal qui enfermait très tôt les filles dans un statut d’infériorité par rapport aux garçons soit en voie de disparition, du moins dans notre culture.

Je cogne comme je t’aime

Par le mariage ou par la vie commune en contrat explicite ou implicite d'exclusivité, l'homme devient donc propriétaire de sa compagne. Le ver est dans le fruit : la propriété exclusive attire les envieux qui attisent la jalousie du propriétaire. Cette passion triste est un poison violent. À l'origine du premier meurtre rapporté dans la Bible, elle est trop souvent banalisée au point d'être considérée comme une preuve d'amour. Oh, Don José, tu es jaloux ? C'est donc que tu m'aimes ? Quel bonheur… ! Prends garde à toi, Carmen, tu devrais savoir que la jalousie morbide est considérée comme le principal moteur de ces féminicides qui surviennent très souvent au moment où la future victime veut échapper à l'emprise de son tortionnaire. Tu m'appartiens corps et âme. Je ne supporte pas que tu puisses vivre sans moi, donc je cogne, je cogne à mort comme je t'aimais à mort…

Quelle prévention envisager ?

En plus de l’évidente nécessité d’être confrontés très tôt en famille, à l’école et dans la société en général, en paroles et en actions, à l’égalité entre filles et garçons (on peut rêver…), nos enfants devraient sans doute être aidés à vivre le plus paisiblement possible leurs sentiments de jalousie. Reconnaître ces sentiments devrait être aisé, car ils apparaissent à l’un ou l’autre moment dans quasi toute relation affective. Les accepter comme des sentiments sans les transformer en volonté d’emprise ou de vengeance, c’est un autre défi et toute une vie parfois ne suffit pas à le vivre en paix. Les jeunes amoureux devraient savoir très tôt qu’il faut éviter de jouer avec ce poison. Prends conscience de tes sentiments de jalousie, creuse ses fondements, mais refuse de les nourrir dans ton cœur et d’y enfermer ton amoureux. S’il manifeste une quelconque volonté d’emprise sur toi, demande-lui de suivre le même cheminement et revendique ta liberté. S’il refuse, quitte-le. Quoi qu’il t’en coûte, tu souffriras moins que si tu consens à te laisser enfermer dans ses désirs de possession.

Fidélité sans cesse renégociée

Et dans les engagements entre adultes ? Lutter contre ce poison de l’emprise et de la jalousie va demander aux deux partenaires de pratiquer en permanence un délicat exercice d’équilibre entre autonomie et dépendance librement consentie, entre impossible transparence et jardins secrets, en sachant que la fidélité concerne l’ensemble de la relation et ne se confond pas nécessairement avec l’exclusivité sexuelle. La signification théorique et pratique de la fidélité demande à être sans cesse renégociée dans un couple. Et l’amour dans tout ça ? Mystère trinitaire qui se présente tour à tour et en même temps sous les traits d’éros (je te prends), de philia (je suis avec toi) et d’agapè (je te rends à toi-même). Je ne suis pas et ne serai jamais ton propriétaire et je ne t’appartiens pas, sauf quand librement je décide de me donner à toi, car je sais déjà que tu me rendras à moi-même. Aimer est un dur et bel ouvrage à remettre sans cesse sur le métier. Comme la lutte contre les comportements de jalousie et les désirs de possession, une vie peut ne pas suffire à le vivre dans la liberté partagée et la bienveillance qui ont tant manqué aux vingt-deux victimes des féminicides de l’année 2021.