Non aux slogans qui diabolisent les pauvres

De tous temps, les pauvres se sont vus taxés de paresse. La réalité est autre, et des initiatives l’ont bien compris.

Non aux slogans qui diabolisent les pauvres
©GUILLAUME JC
Contribution externe

Une carte blanche de Georges de Kerchove, membre du mouvement ATD Quart Monde.

Ils sont plusieurs à être montés au créneau pour exprimer un ras-le-bol. Depuis le président du CD&V - qui, soit dit en passant, emboîte le pas aux partis droitiers de sa région - jusqu’au CEO de l’Union wallonne des entreprises au sud du pays. Un même thème les taraude : on taxe de plus en plus la classe moyenne pour payer ceux qui ne travaillent pas.

Ils proposent un raisonnement apparemment imparable : de nombreux emplois restent vacants, mais les chômeurs ne se précipitent pas, ce qui est inadmissible dans une société où chacun est censé contribuer au bien-être de tous, donc il faut coûte que coûte activer ces chômeurs. De gré ou de force, par des sanctions accrues, des travaux d’intérêt général obligatoires ou autres services communautaires.

Ils y ajoutent une connotation morale : si un chômeur a des droits, il a également des devoirs, surtout dans un pays d’exception comme la Belgique où le droit au chômage n’est pas limité dans le temps.

La boucle est bouclée. On désigne a priori les bons et les mauvais au nom d’une vision élitiste de la société axée sur la compétition. Ceux qui ne travaillent pas le veulent bien, et on les qualifie de profiteurs.

La méthode n’est pas neuve. De tous temps, les pauvres se sont vus taxés de paresse, et ont été perçus comme un poids inutile que l’on traîne derrière soi à son corps défendant parce qu’ils retardent le progrès de la société.

Ce raisonnement ne peut qu’aboutir à une impasse sur le plan économique, comme le font observer Abhjiit Banerjee et Esther Duflo, dont les travaux ont été couronnés par le prix Nobel d’économie en 2019. Dommage que les chantres d’une diabolisation des pauvres n’aient pas lu leurs ouvrages !

Leur propos est radicalement contestable, même sur le plan de l'économie qui leur sert de fil conducteur, mais je ne me placerai pas sur ce terrain qui est réducteur. L'homme n'est pas un simple Homo economicus.

Je propose de partir, non pas de théories élaborées par ceux qui détiennent savoir et pouvoir, mais des personnes, et en particulier de celles qui sont exclues de longue date des circuits du travail. N’est-ce pas elles qui par leur expérience d’exclusion détiennent des clés indispensables de compréhension ? N’est-ce pas elles qui les premières peuvent expliquer les pièges du système actuel et les pistes à privilégier ? Ce serait se condamner à un gâchis irrémédiable que de faire fi de leur expérience et de leur savoir.

Tout le monde aspire à un emploi

Contrairement à ce que disent certains qui les considèrent comme irrécupérables, les chômeurs de longue durée - au même titre que tous les travailleurs - ambitionnent un emploi durable et de qualité. En fait, ils renvoient la balle au patronat qui offre trop souvent aux travailleurs non qualifiés des emplois précaires qui ne leur permettent même pas de sortir de la pauvreté. Ils renvoient aussi la balle aux politiques qui crient sur tous les toits "jobs, jobs, jobs" sans tenir compte de la situation de vie des gens supposés trouver un travail. Cette politique a essentiellement profité aux personnes appartenant aux ménages dont un membre avait déjà un emploi et "a entraîné une concentration croissante de non-emploi dans certains ménages", nous apprend le Bureau fédéral du Plan (2021). Ils renvoient la balle à des pratiques de CPAS qui se contentent de fournir un emploi aux personnes bénéficiaires pour la durée strictement nécessaire pour ouvrir le droit au chômage.

Par ailleurs, il leur est demandé d'être les plus flexibles, et d'accepter les emplois les plus pénibles et souvent mal considérés qui ne leur permettent pas d'envisager sereinement l'avenir. Dans son tout récent rapport, le Service de lutte contre la pauvreté rapporte la réflexion d'une travailleuse : "Sans diplôme, en tant que femme, vous ne pouvez rien faire d'autre que du nettoyage, c'est sous-payé et mal vu."

Pourtant des initiatives existent qui permettent à ceux qui sont le plus éloignés des circuits de l’emploi de contribuer par le travail au bien-être de tous. Il y a ces entreprises qui mettent en œuvre un projet économique tout en poursuivant une finalité sociale. Il y a l’idée de "Territoires zéro chômeur de longue durée" déjà expérimentée avec succès en France, et qui commence à émerger en Belgique.

Toutes ces initiatives partent d’un constat : loin d’être des profiteurs, les personnes exclues du travail aspirent à un emploi qui leur permet de sortir de la pauvreté et de contribuer à l’effort commun. Il s’agit de prendre au sérieux cette ambition. Pas seulement les employeurs ou les pouvoirs publics, mais tous les citoyens. Nous sommes tous responsables du respect de l’article 23 de la Constitution qui garantit le droit au travail et au libre choix d’une activité professionnelle, que d’aucuns entendent remettre en cause.

Sur le même sujet