Peut-on encore souhaiter une bonne année aux musulmans ?

Oui, bien sûr. N’en déplaise aux discours d’exclusion sur les réseaux, et au rappeur Maître Gims, qui a demandé à ses "frères muslims" de ne plus lui souhaiter la bonne année car, dit-il, ceci est contraire aux convictions des musulmans.

concert Gims Brive Festival
©PHOTOPQR/LA MONTAGNE/MAXPPP
Contribution externe

Une carte blanche de Naji Habra, recteur honoraire de l'UNamur.

La période des fêtes de fin d’année est une occasion par excellence de formuler des "vœux". Pour la plupart des gens, c’est une opportunité d’adresser, à ses proches ou moins proches, un souhait. Chacun d’entre nous formule, à sa manière, ce qu’il souhaite, à l’autre, en respectant la distance qui convient à chaque type de lien. Dans chaque situation, il s’agit, a minima, de reconnaître l’existence de cet "autre", à côté de soi, cet autre avec qui nous partageons notre condition d’être humain.

Dans un contexte multiculturel, là où cohabitent différentes cultures, coutumes et croyances - et quelle société moderne ne l’est pas aujourd’hui ? -, on parle d’interculturalité, pour désigner l’interaction et la communication entre les cultures, dans le respect de leur diversité. Dans ce contexte, l’échange des vœux est aussi une reconnaissance de l’autre dans sa différence, petite ou grande.

Or, récemment, des prises de position et autres postures mettent en cause la base même de ce qui semble être le b.a.-ba de l'interculturalité et du vivre-ensemble. Ces positions glissent et se répandent sur la Toile. Leur banalisation m'interpelle. À titre d'exemple, un chanteur nommé Gims, star du monde du rap, déclare avec exaltation dans une vidéo Instagram postée en ce début d'année qu'il ne veut plus qu'on lui souhaite "la bonne année" car "ça ne fait pas partie des convictions… des musulmans" ! Faut-il rentrer dans un tel débat au risque d'alimenter une polémique stérile ? Faut-il laisser dire au risque de voir se banaliser ce type de discours ?

Deux observations :

Notons d’abord que la thématique, de plus en plus récurrente, n’est pas tout à fait nouvelle. Elle réapparaît, à présent, chaque année en cette période. Une simple recherche sur le Net donnera un aperçu de la fréquence, de la récurrence et du niveau de ce genre de controverses. On trouvera çà et là des pseudo-théologiens développant des argumentaires douteux pour déterminer s’il est licite (halal) ou interdit (haram) pour un musulman de souhaiter une bonne fête de Noël à son voisin non musulman ; si le sapin est halal ; si la bûche de Noël est une idolâtrie ou s’il est toléré de manger un repas préparé pour la fête par le voisin chrétien. Aussi, on croisera des "barbus" distribuant des tract "anti-sapins" sur des marchés en Europe et on apprendra qu’à Alger des pâtissiers sont intimidés par rapport à leur vente de bûches de Noël.

Contre les discours du repli

Par ailleurs, il est capital de le souligner, ces controverses ne sont pas portées par la majorité du monde musulman. Elles n’ont qu’un intérêt très limité dans un débat islamo-islamiste minoritaire que des extrémistes tentent, comme toujours, d’attiser. En effet, pendant ce temps, l’immense majorité des musulmans continuent, sans faire nécessairement un grand étalage, à souhaiter une bonne année aux autres, s’appuyant sur le Coran et, en particulier, sur la place qui y est faite à Marie et à Jésus (ex. la sourate Maryam), ou s’appuyant simplement sur les principes humains d’ouverture et de vivre-ensemble. Ils considérent la période des fêtes comme un moment de convivialité, de partage et de reconnaissance mutuelle.

J’ai vécu la moitié de ma vie au Moyen-Orient, une région multiculturelle "par excellence", la multiplicité des religions et des croyances y est immense et leur coexistence est millénaire. Je continue à évoluer dans un environnement multiculturel et multireligieux. Je n’avais jamais constaté la moindre remise en cause du geste élémentaire de l’échange des vœux. Les membres de chaque communauté ont toujours échangé des vœux avec les membres des autres communautés, indistinctement, lors de toutes les grandes fêtes : à Noël, à Pâques, à Al-Fitr (fête de la fin du ramadan), à Al-Adha (fête de sacrifice d’Abraham) et, bien entendu, à la nouvelle année. Ce vivre-ensemble semble même s’être renforcé avec la mondialisation et les réseaux sociaux. À titre personnel, je n’ai jamais échangé autant de vœux que ces dernières années à l’occasion de ces grandes fêtes, avec des proches et des moins proches, de traditions différentes, dispersés aux quatre coins du globe. Au-delà de ce que je vis personnellement, le même constat peut être fait au niveau collectif ; des pays du Golfe, moins ancrés historiquement dans le multiculturalisme que ceux du Moyen-Orient, s’inscrivent, aujourd’hui, davantage dans les échanges de vœux du Nouvel An, et ce dans une politique d’ouverture progressive assumée.

On pourrait se contenter d’espérer que la sortie du rappeur, tout autant que les polémiques annuelles de quelques autres prédicateurs extrémistes, reste anecdotique et marginale. Il n’en demeure pas moins important de rester très vigilant par rapport à ce type de discours et d’analyser la logique sous-jacente. Même minoritaire, une telle logique qui incarne l’exact opposé de l’interculturalité risque de miner le vivre-ensemble. À une époque où les réseaux sociaux amplifient la paroles des plus extrêmes, il apparaît nécessaire d’exprimer et de diffuser la voix modérée.

Le concept de culture est lui-même large, inclusif et évolutif. Qu’on le veuille ou non, les cultures évoluent avec le temps et s’enrichissent au contact les unes des autres. À travers l’Histoire, on ne peut que constater l’enrichissement évident de toutes les grandes cultures par l’influence d’autres avec qui elles ont été en contact. Ceci est observable au niveau de l’art, des sciences, de la vie sociale ou tout simplement de la gastronomie. Concernant le registre des festivités, toutes les cultures ont, à un moment donné, inclus ou adapté des fêtes d’autres. Les cultures se développent en s’ouvrant et grandissent par la rencontre et l’inclusion, elles n’évoluent pas en se fermant et ne grandissent pas par exclusion, ni repli.

La suite du discours du rappeur-prédicateur est assez symptomatique à cet égard : "Est-ce que les compagnons (du prophète) ont fêté le Nouvel An ? Non…. Nous on se concentre sur nos trucs à nous. Restons forts sur nos valeurs."

Cette logique identitaire, du repli sur soi et du rejet de l’évolution est à l’opposé même de l’interculturalité.

L’interculturalité, qui est par essence un enrichissement mutuel par l’autre, est une valeur fondamentale pour notre civilisation. Osons l’affirmer et restons vigilants par rapport aux discours du repli.

>>> Titre et chapeau de la rédaction. Titre original : "Société de la MultiCulturalité : Peut-on encore souhaiter une bonne année à ses voisins ?"

Sur le même sujet