La technique est devenue notre maître, c'est elle qui dicte notre rythme

La technique est devenue notre maître, c'est elle qui dicte notre rythme
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Contribution externe

À la lueur d’une luciole. Une chronique de Charles Delhez.

Il y a 110 ans, le 6 janvier 1912, naissait à Bordeaux Jacques Ellul. Ce sociologue et théologien, plus connu aux USA qu’en France, a mené une réflexion sur la Technique, mot auquel il mettait une majuscule. Sa pensée, qui peut paraître excessive ou prémonitoire, selon l’option de chacun, garde toute sa force d’interpellation dans notre monde de bio- et de nanotechnologies qui va jusqu’à refaçonner l’homme et le fusionner avec la machine (les cyborgs ne sont pas que de la science-fiction).

Qui niera que bien des techniques peuvent être positives ? Pensons aux services rendus aux personnes malades ou handicapées. Mais, paradoxalement, la technologie peut aussi provoquer les pires situations, estimait le sociologue bordelais. Quand elle crée des problèmes, elle promet de les résoudre par elle-même, comme le célèbre baron de Münchhausen de la littérature allemande qui, empêtré dans un marais, croyait se sauver en s’en retirant lui-même par les cheveux.

Nous voici à l’âge de la technocratie. La Technique, qui a instrumentalisé la science, s’auto-accroît en suivant sa propre logique. Elle a "englobé la civilisation tout entière", enveloppant chaque aspect de la vie humaine. L’homme ne la maîtrise plus. Elle est devenue notre maître. C’est la machine qui dicte notre rythme et non plus l’inverse, nous entraînant dans une vie de plus en plus stressée parce que trop speedée.

Une bombe à retardement

"La Technique est sacrée parce qu'elle est l'expression commune de la puissance de l'homme", expliquait Ellul. Véritable moteur de la mondialisation, c'est dorénavant elle qui mène la politique, la Technique renforçant l'État qui renforce la Technique, avec la complicité de la finance. N'ayant d'autre objectif que lui-même, le "progrès" (technique, bien sûr) est pris en otage par les lois implacables de la concurrence et induit une surenchère publicitaire. Il n'est plus au service d'un projet de société animé par des valeurs de liberté et de bonheur pour tous.

Il y a toujours de bonnes raisons de se laisser piéger par le "paradigme technocratique" envahissant et destructeur. Il faut parfois se faire du bien, non ? Cela fait gagner du temps ! On ne peut non plus refuser toute évolution sous peine de se couper des autres. Mais, en fait, les technologies se révèlent souvent chronophages, déshumanisantes, et trop compliquées pour certains qui se retrouvent à la marge (c’est la fameuse fracture numérique).

La Technique ne serait-elle pas, paradoxalement, le talon d'Achille de notre civilisation moderne, elle qui nous complique souvent la vie plutôt que la simplifier ? Le coût en termes environnementaux, relationnels, culturels, et de qualité de vie que nous payons pour notre confort et notre efficacité n'est-il pas démesuré ? Ne serait-elle pas une bombe à retardement ? Rien de plus dangereux, en effet, que des "self-made-dieux insatisfaits et irresponsables qui ne savent pas ce qu'ils veulent", avertissait Yuval Noah-Harari dans l'épilogue de Sapiens.

Pour une sobriété technologique

Excessive, la pensée d'Ellul ? Plus d'un auteur d'aujourd'hui ne manque cependant pas d'emboîter le pas au sociologue bordelais. Nous sommes à l'heure de la techno-science-économie dont Bernanos avait pressenti l'avènement. Le technocapitalisme débridé nous tient, il nous formate et nous asservit. Le technicien risque d'être dévoré par sa technique, comme dans le roman Frankenstein. À pousser le moteur d'une voiture trop loin, ne finit-on pas par le brûler ?

Je plaide pour des innovations, oui, mais frugales, j'invite à une sobriété technologique. Innovons mieux, mais avec moins ! Il ne faudrait pas pour autant céder au pessimisme et à la sinistrose. Seule l'espérance nous fait avancer. À son analyse de la Technique d'un pessimisme radical, Jacques Ellul oppose son optimisme de théologien, constate Jean-Luc Porquet qui lui a consacré un livre sous le titre : L'homme qui avait presque tout prévu (Le Cherche midi, 2012). Tout prévu ? Heureusement, c'est souvent l'imprévu qui mène le monde ! Mais pas sans nous. Gardons l'esprit critique !

Jacques Ellul en 1990.
Jacques Ellul en 1990. ©Wikipedia

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