En 2022, le monde s'annonce plus incertain

Puissance des géants du numérique, mise à mal du multilatéralisme, affrontement dans le cyberespace, prééminence des réflexes nationaux sur la solidarité : passage en revue des risques à intégrer.

En 2022, le monde s'annonce plus incertain
Contribution externe

Une carte blanche de Raoul Delcorde, ambassadeur honoraire de Belgique, membre de l'Académie royale de Belgique.

On assiste depuis le début du XXIe siècle à une série de phénomènes qui risquent de mettre le monde sens dessus dessous. Il y a tout d’abord une forme d’évolution débridée de la mondialisation. Aujourd’hui "la terre est plate" pour reprendre la célèbre formule de Thomas Friedman. Selon cet auteur, des forces de nature essentiellement économique ont stimulé l’ouverture et la libre entreprise, débouchant sur un espace mondial où les cultures, les idées et les connaissances se croisent. Mais Friedman souligne aussi que trois milliards de gens vivent encore dans un "monde non plat", loin des technologies et des changements socio-économiques.

Forces du marché

Certes, les facteurs économiques sont le moteur de la mondialisation, mais ils ne sont pas les seuls. Les facteurs géopolitiques et culturels ont également un rôle déterminant. La mondialisation peut se heurter à des manifestations de nationalisme, à des infrastructures déficientes, à des replis identitaires, à des tensions sociales. Or il suffit que l’un des facteurs soit négatif pour que la dynamique de la mondialisation soit enrayée, ce qui peut déboucher sur des crises, voire des conflits. La mondialisation a également révélé la puissance des géants du numérique, connus sous l’acronyme de Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Dotés d’une puissance financière considérable, les Gafam peuvent imposer leurs normes aux États. D’où ce constat que l’essor des entreprises multinationales leur permet d’échapper à la juridiction des gouvernements nationaux (même ceux qui les hébergent) au point que l’on assiste à un déplacement latéral de la décision de la sphère politique vers la sphère économique. De plus en plus de décisions sont imposées par les forces du marché.

Mise à mal du multilatéralisme

Il est un autre sujet préoccupant, qui est la mise à mal du multilatéralisme. Les causes de cette crise sont multiples, et s’étendent de la résurgence de l’unilatéralisme américain à la contestation déstabilisatrice des normes internationales par des puissances régionales en passant par l’émergence d’une nouvelle puissance mondiale concurrente des États-Unis, ainsi que la critique même de l’efficacité de la gestion multilatérale. L’avenir du multilatéralisme paraît ainsi compromis dans une crise globale qui conteste son utilité et sa capacité à mener une gestion juste et efficace des relations internationales.

L'émergence de la Chine qui a instauré un dialogue bilatéral déséquilibré avec certains États (notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie) participe également de ce recul du multilatéralisme. Graham Allison dans Le Piège de Thucydide y voit ainsi une marche inéluctable à la guerre entre puissance installée (États-Unis) et puissance émergente (Chine) passant auparavant par une remise en cause de l'ordre multilatéral, puis un retour à la bipolarité, comme préalable à cet affrontement. Le retour des puissances révisionnistes et la contestation de certaines normes établies contribuent au déclin du multilatéralisme. C'est le cas notamment de la Russie, à la suite de l'annexion de la Crimée en 2014 en violation du droit international et en opposition à l'intangibilité des frontières convenue dans la Charte d'Helsinki de 1975. Ce révisionnisme se retrouve également dans la contestation, plus implicite, du régime d'interdiction des armes chimiques, ou encore dans le veto russe d'une résolution du Conseil de sécurité condamnant l'utilisation d'armes chimiques par le régime syrien.

Enfin, le multilatéralisme souffre de ses propres faiblesses. L’efficacité de ses instances et leur neutralité, que ce soit le Conseil de sécurité ou l’OMC, est désormais sujet de contestation. En témoignent les blocages au Conseil de sécurité sur la question syrienne, ou la faible efficacité de ces instances à combattre des menaces nouvelles, telles que le terrorisme, ou à établir des régimes multilatéraux dans certains domaines (cyberespace, notamment).

Ces évolutions semblent générer un monde en crise, qui est marqué non seulement par un retour de la primauté de la puissance sur le droit, mais également par une contestation même de la capacité du multilatéralisme à traiter des enjeux globaux.

Cyber-attaques massives

Une autre caractéristique de ce début de siècle est le cyberespace. Il est devenu un lieu d’affrontements mêlant États et organisations criminelles. En juin 2020, l’Australie a déclaré faire l’objet d’une cyber-attaque massive en provenance d’"un acteur cyber-étatique sophistiqué" (entendez la Chine). Il est très difficile d’identifier de manière concluante le ou les acteurs responsables des cyber-attaques (non revendiquées). Ainsi, les agresseurs peuvent utiliser une chaîne d’ordinateurs piratés ou infectés sans être détectés. Le cyberespace ressemble à l’état de nature théorisé par Hobbes, avec ses caractéristiques d’affrontement permanent.

Covid : épreuve de la faiblesse

Il est un autre phénomène qui pèse sur la sécurité internationale. Il s’agit de la combinaison d’une série de risques qui contribuent à l’instabilité du monde. On peut citer les migrations, le changement climatique, les réseaux terroristes internationaux, la criminalité organisée. On peut y ajouter les pandémies, dont on peut craindre l’expansion et la répétition, à la lumière de la crise du Covid-19. Comment organiser une réponse coordonnée à ces menaces ? On dira, à l’instar de Bruno Tertrais, que le Covid-19 est une "épreuve de faiblesse" pour la communauté internationale. Ainsi doit-on constater que la communauté internationale (si tant est qu’elle existe) a manqué de réactivité face à la pandémie ou face au retrait (momentané) des États-Unis de l’Accord de Paris. Ce sont là autant de signes qui reflètent la prééminence des réflexes nationaux sur la solidarité. Tous ces risques ajoutent un facteur d’incertitude à un monde déboussolé.

Grammaire de la puissance

Il y a, enfin, une grammaire de la puissance qui s'affirme progressivement. Pour citer Hubert Védrine "la pandémie, qui a eu l'effet d'un crash test, a révélé les dures rivalités du monde aux yeux de tous". Rappelons la définition que Raymond Aron donnait de la puissance : "j'appelle puissance sur la scène internationale la capacité d'une unité politique à imposer sa volonté aux autres unités." La Chine, et la Russie, face à l'affaiblissement relatif de la puissance américaine, participent à la constitution de nouveaux pôles d'attraction marqués par un retour des zones d'influence. Mais des puissances moyennes comme la Turquie et l'Iran développent, elles aussi, des zones d'influence. Il s'agit de pays qui peuvent se référer à une histoire ancienne dont ils veulent préserver l'héritage idéologique ou religieux. En outre, peu regardant en matière de liberté d'expression, ils peuvent contrôler leur population en utilisant, le cas échéant, des slogans nationalistes très critiques vis-à-vis du monde occidental. On retrouve des situations assez similaires en Inde, en Égypte, au Brésil aussi. Mais il est encore trop tôt pour en mesurer toutes les conséquences géostratégiques et diplomatiques.

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