Sans révolution idéologique, la gauche française ne renaîtra pas

Inimaginable. Qui aurait prédit qu’à peine cinq ans après avoir quitté le pouvoir, la gauche socialiste française serait entre 2% et 5% dans les sondages? L'effacement du vieux clivage gauche/droite structuré autour de la thématique de la redistribution ainsi que l’émergence de nouvelles lignes de fractures et de préoccupations au sein des démocraties libérales semblent être les pistes principales à explorer pour bien comprendre ce qui se joue sous nos yeux.

Sans révolution idéologique, la gauche française ne renaîtra pas
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Contribution externe

Par Julien Collin, étudiant en BAC 2 en études européennes à l'Université de Maastricht

Inimaginable. Qui aurait prédit qu’à peine cinq ans après avoir quitté le pouvoir, la gauche socialiste française serait entre 2% et 5% dans les sondages ? Ce parti, jadis structurant dans la vie politique française, n’exerce plus qu’une influence modeste au niveau local. Il faut dire qu’entre un Président Macron qui a tâché tout au long de son mandat de siphonner l’électorat de centre-gauche pour s’assurer que le cadavre PS ne bougeait plus, et une gauche radicale qui parvient à exercer une influence idéologique considérable tout en restant très minoritaire dans l’opinion, la gauche sociale-démocrate type PS manque cruellement d’espace politique pour exister.

Ce déclin de la social-démocratie française et la recomposition plus globale du paysage politique dans les pays occidentaux sont sans doute des phénomènes multifactoriels. Néanmoins, l’effacement du vieux clivage gauche/droite structuré autour de la thématique de la redistribution ainsi que l’émergence de nouvelles lignes de fractures et de préoccupations au sein des démocraties libérales me semblent être les pistes principales à explorer pour bien comprendre ce qui se joue sous nos yeux.

La fin du clivage gauche/ droite et de la redistribution comme thème structurant du débat politique

Depuis la fin des années 1940 avec la reconstruction du continent européen et jusque récemment, le débat politique était surtout centré autour du sujet de la redistribution économique et de son juste degré. Les uns considérant que le but d’une société évoluée était de tendre vers un idéal d’égalité, les autres expliquant que trop de redistribution pouvait affecter l’épanouissement de l’individu ainsi que sa liberté. C’est ce que l’on a appelé le clivage gauche/droite classique. La domination de ce clivage fut permise par la prospérité économique de l’époque, ainsi que l’absence de menace majeure à la sécurité intérieure des pays européens.

Or, depuis la fin de la guerre froide et plus encore depuis le début du XXIe siècle, le tragique fait un retour en force dans l’actualité. Les crises économiques se succèdent, les vagues migratoires s’intensifient, bref, l’instabilité et l’imprévisibilité sont devenues la norme. Huntington l’a emporté sur Fukuyama. C’est le tragique, à travers le choc de civilisations qui le caractérise aujourd’hui, qui a pris le dessus sur une hypothétique ‘fin de l’histoire’.

Désormais, avec ces modifications profondes et globales, la social-démocratie a d’une certaine façon perdu sa raison-d’être qui était de redistribuer équitablement les fruits de la production économique. En effet, comment mener à bien la redistribution quand le capitalisme n’est plus régulé et que les grands ensembles supranationaux ont supplanté les États-nations ? Rajoutons à cela l’effondrement du communisme et donc la fin de la nécessité de concurrencer les communistes à gauche.

Des modifications globales qui nécessitent un aggiornamento politique profond

Après s’être allègrement convertie au libéralisme économique, trahissant donc ses électeurs des classes populaires, la gauche les a trahis une deuxième fois en ne comprenant pas l’angoisse et le malaise existentiels qui, bien souvent, animent ceux-ci. Comme l’a expliqué le géographe Christophe Guilluy, l’interaction des deux phénomènes que sont la mondialisation économique et l’immigration fait que les classes populaires ont dû massivement quitter les banlieues pour s’établir dans des territoires plus reculés. Ces déshérités, frappés de plein fouet par l’évolution récente du monde, se retrouvent désormais loin des pôles urbains où la richesse est créée. C’est la fameuse ‘France périphérique’, à l’origine du mouvement des Gilets jaunes qui fit vaciller pendant des mois le régime macronien.

C’est dans la dualité de ce bouleversement, avec d’une part la mondialisation économique qui alimente la désindustrialisation et la précarité, et d’autre part le choc des cultures qui exacerbe le rejet et la violence, que réside une partie de l’explication de la forte montée des partis populistes de droite radicale en Europe. La gauche, qui n’est plus considérée par beaucoup comme digne de confiance pour défendre les intérêts des classes populaires, contribue par sa non-capacité d’adaptation aux nouvelles réalités politiques à la montée au fil des élections successives des partis populistes de droite.

Lorsque la gauche reste ferme sur ses valeurs, c’est-à-dire la défense des plus pauvres, la lutte contre les obscurantismes religieux, la défense d’une éducation de qualité et exigeante, la sécurité pour tous, celle-ci parvient à rester à un niveau plus que respectable. En attestent les partis sociaux-démocrates en Europe du Nord qui maintiennent les partis populistes à un niveau bas, en défendant des positions fermes sur des sujets liés aux préoccupations quotidiennes des citoyens.

Ce n’est qu’en s’adaptant aux nouveaux clivages qui régissent désormais la vie politique aujourd’hui, et en réalisant un aggiornamento idéologique de grande ampleur que la gauche sociale-démocrate française évitera la disparition lors des prochaines échéances électorales. Sinon, celle-ci sera condamnée à devenir un mouvement politique de niche s’adressant à un agrégat de minorités, tout en oubliant les intérêts fondamentaux de la majorité.

Titre original :"Le déclin annoncé de la gauche sociale-démocrate française"