Les singes seraient-ils capables de se venger?

Comment expliquer le kidnapping de chiots, effectués par des singes en Inde?

Les singes seraient-ils capables de se venger?
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Contribution externe

Une carte blanche de David Bertrand, Professeur de psychologie à la haute école Vinci.

L'histoire se passe dans l'état du Maharashtra, en Inde. Des habitants de deux villages ont rapporté que des langurs, une espèce de singe endémique du pays, avaient kidnappé et tué plus de 250 chiots. Dans plusieurs pays, les chiens et les singes entretiennent une forme de rivalité, notamment pour l'accès à la nourriture fournie par les hommes. Il peut aussi exister une forme de prédation. Par exemple, au Costa Rica, les singes hurleurs sont souvent victimes des chiens et en Inde il arrive que des jeunes langurs, plus faciles à attraper, se fassent tuer. D'un autre côté, des langurs adultes « kidnappent » parfois des chiots, mais pour des raisons sensiblement différentes. Des observations similaires ont été faites en Arabie Saoudite, où des babouins et des chiens vivent en bon voisinage. Des chiots sont alors enlevés par des babouins pour être "adoptés", ce qui a poussé certains observateurs à affirmer que ces babouins considéraient les chiots comme des "animaux de compagnie", même si cette hypothèse semble a priori peu plausible. Chez les primates, on sait par contre que les femelles sont attirées par les bébés et que les mâles peuvent en kidnapper de façon ponctuelle pour attirer des femelles. Cela pourrait expliquer leur attirance pour les chiots.

Une guerre des gangs?

Comment expliquer dès lors ce qui s’est passé en Inde ? Vu le nombre de chiots qui auraient été tués sur une courte période, selon certains villageois, des langurs auraient entrepris une opération de "vengeance" après qu’une bande de chiens ont tué un jeune. Ces trois derniers mois, des singes se seraient emparés de chiots, les auraient transportés dans des arbres ou sur des toits de maisons pour ensuite les "jeter" dans le vide. Des observations préalables avaient déjà permis de constater que des chiots kidnappés se retrouvaient isolés dans un arbre ou sur un toit et qu’ils finissaient soit par tomber, soir par mourir de soif ou de faim en l’absence de leur mère. Mais ce qui interpelle dans ce cas-ci, c’est le nombre d’individus tués. Deux langurs auraient été identifiés comme étant responsables de ce « massacre » et ils auraient même harcelé des enfants. C’est ce qui a amené les autorités à les capturer pour les relâcher ensuite dans une forêt voisine, les singes étant des animaux sacrés en Inde.

La façon dont les médias ont rapporté cet événement est par ailleurs intéressante. Certains n'hésitent pas à parler de "guerres des gangs" entre chiens et singes. D'autres ne prennent pas la peine de préciser de quelle espèce de singe il s'agit et ils utilisent des images de macaques rhésus, une espèce connue pour son caractère agressif, voire des images de singes capucins, une espèce pourtant originaire d'Amérique du Sud... Un média néozélandais a quant à lui utilisé le mot apes pour désigner les langurs (au lieu de monkey), alors que ce terme anglophone est réservé aux grands singes comme les chimpanzés, les gorilles ou les orangs-outans. Et en fonction des médias, on constate également que le nom des villages concernés varie.

Le fantasme de la Planète des Singes

Même si une part de nous a envie d'y croire, cette histoire possède en réalité tous les ingrédients d'une rumeur voire d'une fake news, notamment parce qu'il est impossible de vérifier si un jeune singe a bel et bien été tué par des chiens, ni de vérifier le nombre exact de chiots morts, et encore moins le lien de parenté entre le jeune langur qui aurait été tué et les adultes qui tueraient des chiots. La seule chose que l'on sait, c'est que quelque chose d'inhabituel a retenu l'attention des habitants. Par ailleurs, le fait que cela ait été médiatisé démontre une fois de plus que nous avons tendance nous focaliser davantage sur les comportements d'agression, de domination ou de compétition chez les primates. Il y a quelques années, des langurs avaient été observés en train de toiletter des chiens, un comportement paisible qui vise habituellement à consolider les liens entre individus d'un même groupe. Mais malgré le caractère exceptionnel de cette observation, cela avait fait beaucoup moins de bruit. Il semble donc que le fantasme de la "Planète des Singes" et le mythe du "singe tueur" soient toujours bien présent dans l'inconscient collectif. Un mythe pourtant battu en brèche par la science ces dernières décennies, notamment grâce aux recherches menées par l'éthologue Frans de Waal, spécialiste mondial des comportements sociaux chez les primates.

Les primates sont-ils capables de vengeance?

Une question mérite cependant bien d’être posée : les primates sont-ils capables de se venger et une forme de "loi du talion" serait-elle d’application chez d’autres espèces que la nôtre ? Certains primates sont capables d’agresser des individus qui ressemblent à leur agresseur lorsqu’ils ne peuvent s’en prendre directement à lui. Mais l’intention des animaux est toujours sujette à interprétation car il n’est évidemment pas possible de leur demander d’expliquer les raisons de leurs actes. Le risque est alors de faire preuve d’anthropomorphisme, autrement dit d’attribuer des intentions humaines aux animaux. Ce que certaines observations de primates en captivité ont permis de montrer, c’est que lorsqu’un animal est attaqué, la probabilité qu’il attaque un individu proche de son agresseur est plus élevée, mais dans un laps de temps assez court. Les primates connaissent bien les relations que chacun entretient avec les autres membres du groupe et sont capables d’utiliser ces informations pour nuire à un individu. D’après une étude menée sur une espèce de macaques par Peter Judge, professeur de psychologie à l’Université Bucknell, lorsqu’un macaque attaque un autre, il arrive que celui-ci s’en prenne plus tard l’enfant de son agresseur. A l’état sauvage, on sait également que des chimpanzés peuvent se livrer de véritables guerres et mener des expéditions punitives dans un clan rival, comme cela a été observé pour la première fois par Jane Goodall en Tanzanie dans les années 1970 et plus récemment par une équipe de chercheurs en Ouganda. Il ne serait donc pas impossible que des langurs puissent tuer des chiots par " vengeance", mais cela paraît peu probable, d’autant plus qu’il s’agit dans ce cas-ci d’une relation inter-espèces.

Un apprentissage social?

Cette hypothèse semble également insuffisante pour expliquer le nombre de chiots qui seraient morts. Un autre phénomène pourrait alors fournir une explication : l’apprentissage social. Comme beaucoup d’espèces sociales, les primates apprennent en s’observant et s’imitent les uns les autres. Le fait de voir des individus kidnapper des chiots pourrait donner envie à d’autres de faire la même chose et pourrait donner naissance à une vague d’enlèvements voire à une forme de « culture du kidnapping », comme il existe une culture du « vol de touristes » chez des groupes de macaques asiatiques. Par conséquent, des chiots en seraient victimes et en mourraient par accident. On sait aussi que les mammifères ont des personnalités distinctes et que certains sont plus agressifs que d’autres. Cela pourrait expliquer le comportement plus « meurtrier » des deux langurs incriminés. Rappelons au passage que les singes qui ont l’habitude d’être nourris par l’homme peuvent devenir plus agressifs lorsqu’ils ne le sont plus, comme on a pu l’observer récemment avec les macaques de la ville de Lopburi en Thaïlande que la crise du covid a vidée de ses touristes. Mais que les langurs soient des kidnappeurs, des vengeurs, des imitateurs ou des meutriers, des vérifications et des recherches supplémentaires sont de toute façon nécessaires pour ne pas faire de conclusions hâtives et pour tenter de mieux saisir ces comportements complexes caractéristiques de nos proches cousins.