Quand le problème c’est… la solution

Quand le problème c’est… la solution
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Contribution externe

Par Jérôme Englebert, Professeur à l’ULB et l’UCLouvain, Docteur en psychologie et psychothérapeute

Quand le problème c’est… la solution.

Paul Watzlawick, auteur de cette punchline, met subtilement en évidence que bien souvent dans les problèmes humains, le bon sens (et souvent la répétition de celui-ci), plutôt que de régler un problème, tend à l'accentuer. Celui qui était thérapeute et théoricien atypique de la communication va même plus loin en disant que les situations inextricables et dilemmes insupportables que nous rencontrons ont généralement été créés en aggravant une difficulté par les modalités entreprises pour la solutionner.

On s’évertue, à notre corps défendant, à construire ces problèmes tantôt en les niant (ce que Watzlawick appelle la figure du « terrible simplificateur »), tantôt en voulant tout résoudre et maitriser (faire preuve de « solutionnite » aigüe, pourrait-on dire) ou, enfin, en se trompant de niveau d’intervention (en faisant « toujours plus de la même chose »). Remarquons le paradoxe… c’est bien la solution qui fait le problème. Très souvent face aux difficultés humaines, on met en place des solutions au « mauvais niveau », qui consistent en toute bonne foi à intervenir pour produire un changement. Mais ce changement, loin de résoudre la difficulté, transforme cette difficulté en impasse existentielle. Prenons un exemple simple : lorsque, suite à une nouvelle fusillade dans une école, Donald Trump propose comme solution d’armer les enseignants, il n’est guère compliqué de repérer l’absurdité et le simplisme de son raisonnement. L’esprit nuancé, au lieu de s’entêter et de plonger dans une escalade sans fin, insistera pour que l’on légifère plutôt sur la circulation des armes.

Si nous devons vivre avec ce virus (selon la formule canonique consacrée), n'est-il pas grand temps de cesser d'appliquer les mêmes solutions qui, il ne faut pas être un génie de la communication ou un stratège en diplomatie pour l'observer, ne font qu'aggraver et détériorer la situation sociale et politique actuelle ? Une société qui, quasiment chaque semaine, produit de nouvelles lois réduisant les droits et libertés de ses citoyens est évidemment une société qui inquiète.

L'absence d'originalité, ce qui est tout de même le ciment de la réflexion, est criante lorsque nos responsables ou experts indiquent qu'ils n'optent pas pour une solution car « aucun autre pays ne le fait dans le monde », ou indiquent qu'« en Asie ils le font bien… » pour en justifier une autre. Ne devrait-on pas, pour chercher une solution, précisément se donner pour objectif de ne pas faire ce qui se fait partout (et qui ne semble pas être une franche réussite… ça se saurait). Il est de ce point de vue assez inquiétant voire éblouissant (un cynique dirait prodigieux), face aux impasses toutes récentes, de ressortir une vieille recette comme le baromètre, partant du principe que cette solution était excellente mais qu'elle a simplement été mal appliquée (ou que ceux qui ont essayé de l'appliquer à l'époque n'avaient pas les compétences, ce qui naturellement serait le cas de celles et ceux qui sont autour de la table du pouvoir aujourd'hui…).

Bien sûr, on pourra regretter les manques d'anticipation. Si l'on avait décidé d'emblée de vacciner tout le monde… Ah, jamais on n'aurait entendu parler de covid safe ticket, jamais on n'aurait été jusqu'à créer des catégories de gens et stigmatiser des personnes sur base de leurs professions. Mais retourner en arrière n'est pas possible. Quid d'aujourd'hui ? Va-t-on continuer à se cogner la tête sur le même mur qui semble ne pas avoir bougé d'un iota ?

Reprenons rapidement (schématiquement et de façon simpliste) la situation actuelle. Si l’on prend de nouvelles mesures, allant tout de même jusqu’à imposer le masque pendant huit heures à des enfants de six ans (repensons à l’escalade trumpiste…), c’est parce que l’on risque la saturation de notre système de santé et de ne plus pouvoir soigner correctement l’ensemble de la population ou de reporter des interventions médicales. Comment penser hors du cadre habituel ? Comment esquisser des solutions qui ne consisteraient pas à émettre de nouvelles lois privatives de libertés quasiment chaque vendredi ? Réflexion simple (Watzlawick soulignait souvent que les propositions simples sont souvent abandonnées trop vite sous prétexte que ce serait faire injure au génie de ceux qui s’entêtent à échafauder de fines stratégies plus complexes les unes que les autres) : pourrait-on envisager la construction de nouveaux hôpitaux (et bien entendu augmenter la formation du personnel médical nécessaire) qui pourraient, pour certains, être dédiés à la prise en charge unique de patients affectés du covid ?

Sans doute y aura-t-il de nombreux arguments contre cette proposition. L’un d’entre eux ne me semblerait pas audible : celui d’un argument financier qui consisterait à dire que les couts exorbitants de cette crise, qui s’additionnent semaine après semaine, seraient moins élevés que ceux de nouveaux établissements de soins dédiés à la gestion de cette crise qui semble partie pour durer des années. Ensuite, il faudrait s’interroger, malgré sans doute toutes les imperfections de cette proposition, pour savoir si elle serait vraiment pire que celles qui sont en place depuis de nombreux mois... Il est bien sûr évident que cette proposition n’est qu’une possibilité de sortir du cadre parmi d’autres qu’il reste à penser. Une autre possibilité venant directement à l’esprit est de sortir de la logique protectionniste appliquée par tous les pays « dominants » (riches) et d’enfin penser sérieusement la vaccination à l’échelle mondiale (de façon à réduire l’apparition de nouveaux variants).

Le lecteur attentif constatera que les deux propositions « hors-cadre » esquissées ici vont de pair avec une vision à long terme (vision qui est – notamment pour les problématiques d'urgence écologique – de plus en plus nécessaire à notre société mais qui semble pourtant si difficile à tenir). Et plus l'on tarde à affronter le long terme, plus celui-ci s'éloigne… Bien évidemment, cette lecture ne remet pas en question la nécessité de prises de mesures contraignantes à court terme dans la gestion de la crise sanitaire. Tout thérapeute sait d'ailleurs qu'il est primordiale de respecter les moyens de défense et mécanismes d'adaptations mis en place par le système qu'il rencontre. Mais pour produire du changement à un autre niveau, les mesures aigues doivent être accompagnée d'une vision méta (au fond politique dans le sens le plus noble du terme). Enfin, et c'est sans doute l'obstacle le plus redoutable, comme une fois de plus le suggère Watzlawick, pour trouver une solution qui sort de son cadre de référence actuel, il faut de l'humilité et accepter qu'on aurait pu faire différemment depuis bien longtemps…