La bataille que doit livrer l’Europe est civilisationnelle

Si elle veut sortir de son inertie, l’Europe ne pourra pas se contenter de s’assurer une autonomie militaire, technologique, financière et monétaire. Elle devra se dégager du leadership américain en renouant avec ses grands principes civilisationnels.

La bataille que doit livrer l’Europe est civilisationnelle
©Vincent Dubois
Contribution externe

Une carte blanche de Pierre Defraigne, ancien directeur du Centre Madariaga-Collège d'Europe, directeur général honoraire à la Commission européenne.

De grandes voix, issues du fond des âges, ont traversé les siècles et forgé l’âme de l’Europe selon une gageure : la dialectique entre la raison et la foi. D’un côté, la raison critique héritée des Grecs s’est avérée le fondement de la science moderne, mais a aussi servi de banc d’essai à la démocratie à Athènes. D’un autre côté, le monothéisme naissant en Asie et le message de l’Évangile vont articuler les racines des droits de l’homme et consolider cette démocratie, lui fournissant sa base éthique. La civilisation occidentale est ainsi le produit de l’interaction entre la raison grecque et l’eschatologie catholique.

À partir de la Renaissance et jusqu’aux Lumières, la raison va gagner en autonomie et déboucher sur la laïcité et la révolution industrielle tandis que les Béatitudes évangéliques vont inspirer la Déclaration des droits de l’homme, à une exception près : la sanctuarisation du droit de propriété, tantôt garant et tantôt destructeur de la liberté. Ici gît le paradoxe inhérent à l’ancrage du capitalisme dans la démocratie : il devient vite le moteur de l’innovation technologique, clé de son succès et de la transformation de la société. C’est tout l’ordre social qui se trouve ainsi assujetti aux choix technologiques du capitalisme.

Le binôme démocratie et capitalisme

Ces avancées de l’organisation politique et des valeurs sociétales ont érigé la démocratie et le capitalisme de marché, principal moteur de l’avancée technologique, en normes du progrès pour le monde.

En Europe, ce modèle s’est trouvé exposé aux nationalismes générés par les différences de modes de vie au sein d’un continent marqué par la diversité, et par les rapports de puissance entre États naissants au sortir de la féodalité. Au plan mondial, le binôme démocratie/capitalisme technologique a assuré la domination des pays occidentaux, principalement européens, sur le reste du monde. Les rivalités interétatiques et les stratégies impérialistes ont conduit à deux guerres mondiales.

La Deuxième Guerre voit le choc de trois systèmes de gouvernance : le libéralisme de marché, le fascisme et le communisme. Le camp libéral l’emporte et voit s’asseoir l’hégémonie des États-Unis, son leader.

L’américanisation de la pensée

Mais les États-Unis sont très différents de l'Europe. Ils ne sont pas seulement les héritiers du Mayflower en quête d'une nouvelle Jérusalem : le génocide amérindien, l'esclavage, le racisme, les inégalités et la violence sociale ont marqué leur démocratie d'un lourd déficit éthique qui sourd aujourd'hui avec le populisme de Donald Trump. Et pourtant en 1945, l'Europe des Six opte de lier son destin à l'Amérique pour se reconstruire, se protéger de la menace soviétique et réintégrer une Allemagne démocratique. L'Europe choisit alors le bouclier de l'Otan et le système de Betton-Woods pour entreprendre son intégration.

Mais l’intégration atlantique va aller plus loin : elle se fait technologique, financière et monétaire et débouche sur une américanisation des loisirs, des divertissements et des modes de vie en Europe.

Plus encore, l’emprise la plus profonde exercée par les États-Unis sur l’Europe tient à la manière de penser : l’Europe a cultivé longtemps la tradition des humanités classiques entendues comme l’histoire, la philosophie, le questionnement religieux, l’art sous toutes ses formes. La pensée américaine est fonctionnelle et pragmatique : améliorer la façon de faire par la compétitivité et la productivité. L’exaltation de l’entreprise comme entité autonome et de l’entreprenariat comme valeur culturelle est la marque de la civilisation américaine et l’outil de la démocratie. Le capitalisme américain est devenu le maître de la démocratie américaine. La révolution numérique et la concentration du capital ont conféré au système économique une superpuissance qui transforme la société, réduisant le personnel politique à jouer les figurants sur des scripts écrits par les lobbys. L’Américain moyen apparaît de plus en plus centré sur une forme exacerbée d’individualisme, sensible aux images plus qu’aux mots et donc inconfortable avec les débats d’idées. Son comportement est conditionné par les algorithmes et il se révèle consommateur docile et citoyen influençable.

Renouer avec nos fondements

L’Europe ferait fausse route en recherchant à tout prix le leadership américain dans la lutte contre les menaces qui pèsent sur le monde : changement climatique, l’instabilité géopolitique à ses frontières et la rivalité hégémonique avec la Chine ?

L’Europe doit d’abord se mobiliser pour revivifier sa démocratie, et pour cela renouer avec les fondements de sa civilisation authentique : l’humanisme et l’intériorité. Il s’agit rien de moins pour la démocratie européenne que de reprendre le contrôle du capitalisme et de la technologie.

Il ne lui suffit pas de s’assurer une autonomie militaire, technologique, financière et monétaire. Elle doit d’abord recréer chez elle un nouvel équilibre entre l’environnement, la maîtrise de la technologie et le partage plus équitable des ressources au-dedans et avec le reste du monde. La clé de la démocratie européenne se trouve dans la civilisation retrouvée.

Mettre les Vingt-sept en branle vers la puissance, la souveraineté et une démocratie non populiste, s’impose, au-delà du marché intérieur et des rivalités qu’il entretient, comme un principe fédérateur effectif. Mais la bataille se livre au plan de la civilisation et de son autonomie stratégique.

>>> Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Sortir l’Europe de son inertie".

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