Voici les trois formes de raisonnement qu'il faut cultiver chez l'enfant

Dès le plus jeune âge, un enfant actionne les trois formes de raisonnement qui l’accompagneront sa vie entière : la pensée logique, la pensée créative et la pensée critique. Malheureusement, aucun de ces trois piliers n’est considéré comme une discipline à part entière par l’école…

Voici les trois formes de raisonnement qu'il faut cultiver chez l'enfant
©DR

Une carte blanche de Luc de Brabandere, philosophe (1)

J’ai la grande joie d’être grand-père, et mes petits-enfants m’inspirent au quotidien. Ils me taquinent et me fascinent, ils m’étonnent et me questionnent, ils me dépaysent et me déstabilisent. J’apprends avec eux, et j’aime leur apprendre.

La pensée est un jeu. Apprendre aux enfants à penser, c’est leur apprendre à jouer. Leur terrain de jeu est immense. Les enfants raisonnent quand ils font une multiplication, quand ils dessinent sur une feuille blanche ou encore quand ils argumentent pour pouvoir se coucher plus tard. Dès le plus jeune âge, un enfant actionne donc les trois formes de raisonnement qui l’accompagneront sa vie entière : la pensée logique, la pensée créative et la pensée critique.

La pensée logique

La pensée logique a pour objet d’analyser la structure des raisonnements et de séparer ainsi ceux qui sont valides de ceux qui ne le sont pas.

Deux cas sont possibles :

• Soit le raisonnement utilise des chiffres, c’est le champ des mathématiques.

• Soit il n’en utilise pas, et c’est celui de la logique.

Les deux disciplines sont complémentaires. S’il faut dans une pièce installer une lampe susceptible d’être allumée et éteinte à chacune des deux portes, les mathématiques permettent de calculer le nombre de mètres de fil électrique nécessaire, mais c’est de la logique dont on a besoin pour installer les interrupteurs à chacune des entrées.

Les deux disciplines sont complémentaires, mais elles restent bien distinctes. En mathématiques on manipule des plus et des moins, des fois et des divisé par. En logique on jongle avec des "o u" et des "e t ", des "s i" et des "al ors ".

En mathématiques il y a une forme de réversibilité. Énoncer X + Y = 5 équivaut à énoncer 5 = X + Y. En logique, ce n'est pas le cas. De l'affirmation "le dimanche, il n'y a pas de Libre Belgique" je ne peux pas déduire avec certitude "il n'y a pas de Libre Belgique, donc on est dimanche".

La pensée créative

De combien de manières différentes peut-on couper un carré en quatre morceaux identiques ? Quatre, six, huit… ? Bien plus ! Il y a même une infinité de manières de le faire, ce qu’un enfant dira souvent plus vite, en imaginant par exemple d’utiliser des lignes courbes.

L’adulte empile des années d’apprentissage qui sont autant d’années de sédimentation. Le savoir s’accumule au détriment de la liberté de penser. La créativité des enfants n’est pas une pratique à enseigner, mais une faculté à entretenir et un capital à sauvegarder.

Dans sa Critique de la faculté de juger, Kant qualifie d'"aliéné" celui qui prétend qu'on peut penser tout seul. Il recommande même de "se frotter à la cervelle d'autrui" pour échapper à la folie ! Mais le choc provoque parfois des étincelles…

La pensée critique

L’autre dit-il la vérité ? Son argumentation est-elle solide et bien fondée ? Tend-il un piège ? La pensée critique est celle qui permet d’accorder sa confiance avec discernement, en questionnant les motivations de l’interlocuteur et la fiabilité du moyen de communication utilisé, tout en étant conscient de ses propres biais cognitifs.

Les trois piliers de pensée sont certes différents, mais ils se recoupent et s’enrichissent l’un l’autre. Depuis toujours, dans le laboratoire aux idées, les parois sont poreuses et les flacons sont perméables.

• Aristote a fait preuve d’une créativité extraordinaire pour inventer la logique, tout comme Descartes qui a eu l’idée géniale de combiner géométrie et algèbre.

• Créativité également des escrocs qui imaginent des stratagèmes surprenants pour tromper leurs victimes et désamorcer leur esprit critique.

• Mais pour détecter les arguments fallacieux, rien de tel qu’une maîtrise des outils offerts par la logique.

Le bénéfice du doute

Ce modèle qui décline la pensée en trois modes est certes sommaire, mais il montre bien l’ampleur de l’effort à faire dans l’enseignement primaire et secondaire. Aucun des trois piliers n’est en effet considéré comme une discipline à part entière…

C’est un accident de l’histoire des Idées - l’invention de la logique par Aristote - qui a classé la logique dans la catégorie "philosophie" et prive donc les enfants de cette matière essentielle. Quand va-t-on enfin remédier à cette situation absurde ? Pour leur donner les bases conceptuelles de l’informatique, il faut en effet proposer aux jeunes un cours de logique distinct de celui des mathématiques.

Aborder la créativité et la pensée critique sont deux autres défis de taille pour les enseignants car ces deux modes sont marqués de l’injonction paradoxale. Dire à un enfant d’être créatif, c’est en effet énoncer une règle qui l’invite à ne pas suivre les règles ! Comment leur apprendre sans rien leur prendre ?

De même, initier un enfant à l’esprit critique, c’est lui demander d’écouter quelqu’un qui l’invite à penser tout seul. Comment lui donner confiance tout en l’invitant à douter ?

Initier les enfants aux trois piliers du raisonnement, c’est aussi baliser dès le départ la place de l’ordinateur. Des trois modes, seule la pensée logique peut être structurée sous forme d’algorithmes. Une machine ne peut en effet pas être créative car il est techniquement impossible de la programmer pour qu’elle sorte de son programme, et une machine ne peut être responsable, car il est éthiquement inacceptable de lui sous-traiter la moindre partie de ce qui fait notre humanité.

Pour apprendre à penser, plus il y aura d’ordinateurs, plus les enfants auront besoin de professeurs.

>>> (1) Dernier livre paru "Be logical, be creative, be critical". Avec Lina Benmehrez. (Cartoonbase publishers)

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