La santé ne peut plus être l’objet d’une gestion marchande

La crise sanitaire a dévoilé la difficulté à mettre en place des politiques de protection de la santé qui respectent les besoins des citoyens. Il est temps que cela change.

La santé ne peut plus être l’objet d’une gestion marchande
©GUILLAUME JC
Contribution externe

Une chronique de Laura Rizzerio, philosophe (UNamur)

Nous aurions tous préféré nous souhaiter "bonne année" sans devoir encore composer avec le Covid, mais la pandémie en a décidé autrement : le virus et ses nombreuses variantes circulent toujours, prêts à entraver notre liberté et à diviser la société. De plus en plus nombreux sont ceux qui dénoncent la "dictature sanitaire" instaurée par les gouvernements. Les suites du Codeco du 22 décembre dernier l’illustrent à merveille. D’autres estiment que les politiques en font trop pour la "santé" alors que les restrictions budgétaires qui conduisent aujourd’hui les hôpitaux à saturation par manque d’effectifs sont de leur fait. D’autres encore critiquent ceux qui critiquent. Et on pourrait continuer. Qu’elles soient fondées ou pas, ces critiques mettent en question le rôle que la "santé" occupe dans l’organisation de notre monde commun et nous invitent à nous questionner sur ce que le mot "santé" signifie pour nous, et sur comment nous envisageons de protéger celle-ci de façon durable.

Un bien commun

Pour ce qui est de sa définition, nous pourrions dire que la "santé" est un état de bien-être de la personne lié non seulement à la présence/absence de la maladie, mais aussi aux conditions socio-économiques et culturelles qui affectent la vie et qui dépendent de plusieurs facteurs : avoir accès à une alimentation saine ; disposer d’un logement décent ; bénéficier de l’instruction, de relations sociales enrichissantes et de loisirs. Définie ainsi, la "santé" serait donc moins l’absence de maladie qu’un état relié aux droits fondamentaux de la personne et qui relève de ce qu’on peut appeler un "bien commun". Comprise en ce sens, la "santé" constitue alors quelque chose que la société se doit de protéger, notamment par la mise en place d’un système juridique et d’une organisation publique qui la rendent accessible à tous. Gérer la "santé" et le faire au mieux s’avère ainsi être un devoir pour toute société digne de ce nom : une question d’humanité et de justice.

Mais comment réaliser cela ? Si la "santé" est un "bien commun", alors elle doit faire l’objet d’une gestion qui l’exclut du "commerce" et qui, à travers des structures ad hoc, permet aux citoyens d’être associés aux décisions concernant les politiques de santé. C’est cela qui rend possible la gestion de la "santé" comme un "commun". Mais c’est ici que la réalité se corse. Car, si l’on prend l’exemple du contexte médical, les services qui rendent possible d’acquérir et/ou de conserver la santé font, eux, l’objet d’une gestion commerciale. Certes, celle-ci est encadrée par des certifications et des réglementations établies dans les parlements et donc sous le contrôle indirect des citoyens (un médecin ne peut pas exercer sa profession sans y être habilité par une certification, ni un médicament être mis sur le marché sans l’autorisation de l’organisme officiel qui préside à son évaluation), mais il reste vrai que tout cela est soumis au "marché". L’organisation des soins médicaux en est un exemple : la situation de sous-effectifs dont sont victimes les hôpitaux, le sous-financement de la recherche, l’imposition de la rentabilité dans la réalisation de gestes techniques médicaux qui laisse peu de place à une prise en charge globale de la personne, l’absence de politiques de santé qui s’attaquent aux causes socio-économiques et culturelles des pathologies émergentes dans la société, sont les signes d’une organisation "marchande" des soins. Et on pourrait dire la même chose à propos d’autres structures qui contribuent au développement de la "santé" (la culture, les services sociaux, les organisations récréatives et spirituelles). La gestion de la pandémie l’a montré aisément.

Rentabilité

Dans notre pays, en effet, la plupart des politiques de santé émanent de structures gérées ou subsidiées par l'État qui est l'expression des citoyens. Mais malheureusement, on constate aujourd'hui que la gestion de la res publica répond plus à des critères de pouvoir et de rentabilité économique qu'à une réelle volonté de servir le bien de tous. Si la crise sanitaire a dévoilé la difficulté à mettre en place des politiques de protection de la "santé" qui respectent les besoins des citoyens et permettent à ceux-ci de participer aux décisions les concernant, il est temps que cela change, car la crise climatique est aux portes, et elle ne pourra pas être affrontée sans abandonner la gestion "marchande" de ce qui est commun et sans l'effort de rassembler entreprises, élus et citoyens dans l'élaboration de politiques qui soient effectivement au service du bien de tous, et qui permettent de protéger sur le long terme ce que nous appelons nos "communs".

Sur le même sujet