L'imam Toujgani est le produit d’un système clientéliste qu’il est temps de démanteler

Contribution externe
L'imam Toujgani est le produit d’un système clientéliste qu’il est temps de démanteler
©AFP

Une carte blanche de signée par différentes personnalités au nom du Collectif Laïcité Yallah (*)

En début de semaine dernière, le secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, Sammy Mahdi, a annoncé avoir révoqué le titre de séjour du sulfureux prédicateur frérosalafiste, Mohamed Toujgani, principal imam de la mosquée Al-Khalil.

Décision justifiée par un rapport de la Sûreté de l’État qui associe l’imam marocain à deux types de menaces : la première liée à sa prédication islamiste et la seconde en relation avec sa trop grande proximité avec le régime marocain pour lequel il ferait de l’espionnage.

En réalité, les deux « activités » se superposent au point de se confondre. Le prédicateur est à la tête de la Ligue des imams marocains de Belgique, fortement influencée par le gouvernement de son pays, en plus d’avoir une mainmise sur l’« islam institutionnel » belge à travers le Conseil des théologiens, un organe consultatif créé par l'Exécutif des musulmans de Belgique (EMB), l'association faîtière du culte musulman (mais dont ne dépend pas la mosquée Al-Khalil). La présidence du Conseil lui assure de garder un œil sur la formation des imams et de veiller à faire monter une jeune garde. Il a d’ailleurs placé son cousin, Tahar Toujgani, imam à Anvers, à la présidence du Conseil européen des oulémas marocains.

Bref, le cheikh Toujgani comme tout le monde l’appelle est un homme incontournable qui cultive les ambiguïtés. Il est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de plusieurs systèmes : marocain, frériste (Frères musulmans) et belge devenant au fil du temps un sujet d’intérêt pour la Sûreté de l’État.

Agiter le spectre du sionisme pour rendre la haine des juifs moralement acceptable

Bien remonté contre l’imam aux multiples casquettes, le secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration n’a pas été tendre envers lui et a déclaré à la VRT : « Quiconque sème la haine divise notre société et constitue une menace pour notre sécurité n’est pas le bienvenu dans notre pays. Ni aujourd’hui ni dans les années à venir ». Le message avait le mérite d’être clair et le style était direct. Mahdi était là pour agir.

D’ailleurs, quiconque avait suivi un peu le parcours de l’imam de la mosquée Al-Khalil ne pouvait qu’être stupéfait par ses nombreuses déclarations. Son appel notamment à « brûler les sionistes », dans une vidéo qui avait abondamment circulé en 2009, a rebondi dix années plus tard. Interrogé à ce propos, l’imam avait mis ses déclarations sur le compte d’une certaine fébrilité liée aux tensions au Moyen-Orient. Plutôt que de questionner la nature de ses propos, il nous invitait à déplacer la focale sur le contexte lié à « la guerre menée par l’État sioniste d’Israël contre les Palestiniens dans la bande de Gaza ». À vrai dire, il suffisait d’agiter le spectre du sionisme pour pousser le bouchon un peu plus loin et rendre la haine des juifs moralement acceptable.

Lorsque l’imam en appelait à brûler les sionistes, il savait très bien ce qu’il faisait. Il mobilisait parmi ses fidèles une certaine psyché collective hostile au sionisme qui justifiait toutes les dérives à l’endroit des juifs. Il existe, malheureusement, à Bruxelles, un climat délétère à ce niveau-là qui permet à une parole antisémite à peine voilée de circuler avec le sentiment d’une incroyable impunité.

Ahmed El-Khannouss pour qui l’humanisme se confond avec l’expression de la violence

Dans les milieux laïques et humanistes, la décision de mettre un terme au séjour de Toujgani a été reçue avec soulagement et satisfaction. Il en a été autrement pour le chef de file CDH à Molenbeek, qui y a vu une forme d’arbitraire qualifiant le geste de « déportation » à l’endroit d’un honnête homme, un bon père de famille installé au pays depuis 40 ans avec femmes (au moins deux), enfants et petits-enfants. Il n’aurait fallu presque rien pour décrire l’imam comme un apôtre de l’humanisme !

Ahmed El-Khannouss ne s'encombre pas de prudence. À ses yeux, le discours du prédicateur à l’endroit des juifs n’a rien de violent ni de haineux, juste un peu « cru ». D’ailleurs, il en rajoute une couche dans une interview accordée au magazine 7sur7 (14 janvier) en tirant à boulets rouges sur le secrétaire d’État en « manque d’humanité » qu’il qualifie encore de plus extrémiste que l’extrême droite. Dans un renversement de situation et de valeurs, Toujgani est un faux coupable alors que Sammy Mahdi, lui, est le coupable tout désigné, le vrai. L’abject. L’infâme. En faisant passer un loup pour un agneau, l’élu CDH brouille la compréhension des enjeux, justifie le meurtre des juifs qu’il fait passer pour une critique légitime de l’État d’Israël, jette le discrédit sur nos institutions, minimise la sécurité de notre État et tourne en dérision les menaces d’extrémisme et d’espionnage.

À Molenbeek, le système Moureaux a fait émerger plusieurs pouvoirs

Ce procédé victimaire n’est pas le seul apanage de l’élu CDH. Certains de ses collègues au PS et chez Ecolos aiment bien jouer sur cette corde. Cette mentalité a été entretenue à Molenbeek par Philippe Moureaux (bourgmestre socialiste de Molenbeek de 1992 à 2012) au point d’en faire un système. Au fil du temps, la commune est devenue l’incubateur d’une alliance entre un pouvoir local et plusieurs autres pouvoirs diffus.

La journaliste Marie-Cécile Royen décrit bien ce procédé dans une enquête publiée dans Le Vif en 2015 intitulé Comment les Frères Musulmans ont pris la Belgique en otage. « L'ancien bourgmestre socialiste, écrit la journaliste, avait noué des liens solides avec la mosquée Al-Khalil, issue de la branche syrienne des Frères musulmans, aujourd'hui sous l'influence du Parti de la justice et du développement (Frères musulmans marocains). En 2003, il recommandait à la ministre de la Justice Laurette Onkelinx (PS), un exécutif des musulmans très marqué Frères. Il a beaucoup pesé sur le centre de l'Égalité des chances afin que celui adopte ses positions favorables à l'extériorisation des signes religieux. »

À Molenbeek, les passerelles entre prédicateurs et certains élus (PS, CDH, Ecolos) sont nombreuses et trouvent leur explication dans la fascination des uns envers les autres. La capacité des imams à mobiliser les foules donne le vertige à certains élus. À ce sujet-là dans la même enquête du Vif, Merry Hermanus l’ancien chef de cabinet de Philipe Moureaux offre encore une explication : « Que serait le vote du PS sans les appels aux votes des mosquées, de certaines ambassades et même de prédicateurs salafistes qui appelaient à voter bruyamment Moureaux en 2012 ? Sans doute moins de 10% à Bruxelles. » On comprend par-là que le système Moureaux a servi de catalyseur à l’émergence de plusieurs pouvoirs loin des fondamentaux démocratiques. Il est temps de démanteler ce système clientéliste qui contrarie l’émancipation et fait obstacle au faire société. Nous avons, déjà, perdu trop de temps. Arrêtons de faire l’autruche !

>>> (*) Signataires: Ayoub Esaghir, militant associatif ; Malika Akhdim, militante associative ; Amira Barhoumi, militante associative ; Djemila Benhabib, politologue et écrivaine ; Ayoub Goumry, militant associatif ; Kaoukab Omani, éducatrice ; Sam Touzani, artiste-citoyen.