Davos : le choix entre une économie violente ou égalitaire?

Durant la pandémie, la fortune de 2 755 milliardaires a davantage augmenté qu’au cours des quatorze dernières années. Les inégalités s’accroissent. Ces gains excessifs doivent faire l’objet d’un impôt exceptionnel.

Davos : le choix entre une économie violente ou égalitaire?
Contribution externe

Une opinion d'Eva Smets, directrice générale d'Oxfam Belgique

Depuis le début de la pandémie, le monde compte un nouveau milliardaire toutes les 26 heures. Les dix personnes les plus riches du monde - tous des hommes - ont même doublé leur fortune en moins de deux ans. Et en Belgique, les 1 % les plus riches détiennent désormais 15 % de la richesse, soit plus que la richesse combinée de la moitié de la population belge.

Ce ne sont que quelques-uns des faits marquants publiés dans le nouveau rapport d'Oxfam à l'occasion du Forum économique mondial (WEF) de Davos qui a lieu en mode virtuel du 17 au 21 janvier. Depuis des décennies, la société civile alerte sur la dangerosité d'une concentration extrême des richesses. Et les activistes ne sont pas les seuls à s'alarmer de ces inégalités : le FMI, la Banque mondiale et le Crédit suisse ont tous prédit que la pandémie déclencherait un pic mondial des inégalités.

On le sait à présent, la pandémie et les mesures adoptées pour l’endiguer touchent les pauvres bien plus durement. Le niveau de revenu a en réalité un impact plus important sur le taux de létalité du virus que l’âge. Partout dans le monde, les personnes les plus pauvres, les femmes et les groupes racisés et marginalisés ont été plus durement touchés. Quant aux personnes qui vivent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, elles sont environ deux fois plus susceptibles de mourir d’une infection au Covid-19 que celles vivant dans les pays riches.

Les femmes, perdantes de la pandémie

Jusqu’à présent, la pandémie a fait reculer de plus d’une génération l’horizon pour atteindre la parité, passant de 99 à 135 ans. La crise sanitaire a donc retardé de plus d’une génération le temps nécessaire pour parvenir à l’égalité femmes-hommes.

En effet, les femmes ont perdu collectivement 800 milliards de dollars de revenus en 2020. Et tandis que l’emploi des hommes s’est redressé plus rapidement à l’échelle mondiale, 13 millions de femmes de moins occupent un emploi en 2021 par rapport à 2019.

En Europe aussi, la pandémie a mis un coup d’arrêt aux progrès enregistrés en matière d’égalité de genres depuis dix ans, notamment sur les inégalités de salaires. En Belgique, les femmes gagnent par exemple toujours 9,2 % de moins que les hommes. En cause, le grand nombre de femmes qui travaillent à temps partiel. En effet, 24,2 % des femmes salariées optent pour le temps partiel dans le but de mieux concilier vie professionnelle et vie de famille, un taux bien plus élevé que chez les hommes. On l’a vu, tant à Bruxelles qu’en Wallonie, 70 à 90 % des congés "corona" ont été pris par les femmes, le plus souvent pour s’occuper de la famille. Si on peut saluer cette mesure spécifique prise en soutien aux travailleurs et aux travailleuses, on ne peut que constater l’écart considérable dans son application en fonction du genre.

Nous avons également assisté à une nette augmentation des signalements de violences conjugales pendant les confinements et les femmes sont presque trois fois plus nombreuses que les hommes à signaler des problèmes de santé mentale. Le partage inéquitable des tâches familiales, qui se sont accrues avec la fermeture des crèches et des écoles, ainsi que la charge mentale davantage assumée par les femmes, expliquent en grande partie ces écarts. Comme le souligne l’OMS, l’exposition accrue des femmes à des problèmes de santé mentale doit être mise en rapport avec les multiples rôles qu’elles assument.

Des ultrariches toujours plus riches

Pendant ce temps, la fortune de 2 755 milliardaires a davantage augmenté pendant la pandémie qu’au cours des 14 dernières années. Il s’agit de la plus forte augmentation annuelle de la fortune des milliardaires depuis que ce type de données est recensé, et cela concerne tous les continents.

Alors que les gouvernements injectaient 16 000 milliards de dollars dans la réponse à la pandémie, de nombreux super-riches ont pleinement profité financièrement de la pandémie, les seuls à pouvoir se permettre d’investir fortement en pleine tempête financière. Ces fonds publics colossaux déversés dans nos économies ont gonflé les prix des actions de façon spectaculaire, ce qui a engraissé plus que jamais les comptes bancaires des milliardaires. Quant aux entreprises pharmaceutiques, elles ont clairement donné la priorité aux profits tirés de la production des vaccins Covid-19 en refusant de suspendre les brevets sur les vaccins contre le coronavirus en pleine urgence sanitaire. Et ce, alors qu’un peu partout dans le monde, des voix s’élevaient pour réclamer une levée des verrous de la propriété intellectuelle et de faire du vaccin un bien public mondial.

Notre nouveau rapport montre que les inégalités de revenus et la concentration extrême des richesses tuent. Selon des estimations prudentes, les inégalités contribuent à la mort d’au moins une personne toutes les quatre secondes. Il s’agit là d’une estimation très prudente des décès imputables à la faim dans un monde d’abondance, à la privation de soins de santé de qualité dans les pays pauvres et aux violences basées sur le genre affectant les femmes et découlant du patriarcat. Réduire ces inégalités permettrait de sauver des vies.

L’égalité, mission du XXIe siècle

La réponse à la pandémie doit impérativement naître d’une forte ambition, avec un modèle économique différent afin de relever les défis de notre siècle. À long terme, les gouvernements doivent mettre en place (ou augmenter le cas échéant) des impôts permanents sur la fortune et le capital afin de réduire les inégalités de richesse et construire une économie plus saine.

Mais à court terme, tous les gouvernements devraient immédiatement taxer les profits réalisés par les grandes fortunes pendant cette pandémie afin de réinjecter ces ressources dans l’économie réelle et sauver des vies. Par exemple, un impôt exceptionnel de 99 % sur les richesses amassées pendant la pandémie de Covid-19 par les 10 hommes les plus riches au monde permettrait à lui seul de lever 812 milliards de dollars. Ces ressources permettraient de produire suffisamment de vaccins pour immuniser le monde entier, de combler les déficits de financement des mesures climatiques, de financer la protection sociale et la santé universelles, et de soutenir les efforts de lutte contre les violences basées sur le genre dans plus de 80 pays, tout en laissant encore à ce petit groupe de personnes quelque 8 milliards de dollars de plus qu’avant la pandémie.

Cette idée n’a rien d’utopique. Ainsi, après la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement français a taxé les gains excessifs réalisés en temps de guerre à un taux de 100 %. Si l’on veut mettre fin à cette pandémie, il faudra faire preuve d’imagination et de courage. Nos dirigeants ont le choix entre une économie violente au profit des personnes les plus riches et les plus puissantes ou de jeter les bases d’un monde plus égalitaire. Quel choix leur laisserons-nous faire ?

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