Le "slow writing", plaisir de communiquer

Parmi les enveloppes dans la boîte aux lettres, quelle surprise de trouver une lettre avec un nom tracé à l’encre.

Contribution externe
Le "slow writing", plaisir de communiquer
©Shutterstock

Alain Dubois, cadre dans le secteur bancaire

La digitalisation, l’utilisation croissante des réseaux sociaux, des téléphones intelligents, de l’e-mail ont simplifié nos vies sur bien des points. Ces technologies permettent à des millions de personnes de travailler, de rester en contact.

Mais la digitalisation ne nous ampute-t-elle pas de nos sens ? Comment être complet, créer une relation franche, durable, forte ? Les changements accélérés par la pandémie sont plus profonds que le simple concept de travail distanciel car accentuent un autre mode de communication ou l’immatérielle vibration entre deux personnes, le groupe, l’égrégore s’amenuise. La division entre travail et vie privée n’est pas seulement une problématique d’horaire. C’est aussi un choix de vie, une philosophie, une décision consciente de donner de l’importance à l’essentiel.

Le droit à la déconnexion fait grand bruit, à juste titre. Cela reste cependant dans le domaine professionnel. Peut-être serait-il également bon de s’octroyer un droit à la reconnexion ?

Quels sont les modes de communication alternatifs où des sentiments peuvent être partagés, ressentis ? Comment déformater les messages dans un monde où la facilité, l’impulsivité dans la communication devient norme, où réagir remplace agir, où dans une boîte mail, le personnel se mélange au professionnel, où des mots tendres sont égarés entre une publicité et une facture ?

Peut-être est-il temps de laisser au digital la place qu'il devrait occuper : le professionnel et le formel. Et pour le reste, l'important, l'amour, l'amitié, retrouver les joies simples et vraies du slow writing ?

Dans un monde où le bruit incessant des claviers rythme les journées, l’écran fait partie de nos vies. Que ce soit le travail ou les loisirs, aimer ou haïr, l’éventail des sensations se trace, impersonnel, se corrige, se coupe et se colle, s’efface puis, d’un click, voyage pour se perdre dans la multitude des courriels. Le personnel se fait impersonnel, à l’image d’un SMS, un WhatsApp, envoyé rapidement et lu dans un train.

La beauté de l’amour mérite mieux. Un grand mot que l’amour. Il représente la pure beauté de l’amitié profonde, du lien filial ou de celui qui lie ou délie deux âmes.

Le slow writing devient l'art de replacer ses relations au centre.

Il est cela. S’arrêter le temps d’une lettre. Jouir du moment présent, se séparer du clavier pour revenir au plaisir d’être là, de poser ses mots, comme l’on pose un acte, et, ainsi, ritualiser le plaisir de communiquer. Écrire, partager sa douleur ou son amour, sa vie loin des écrans.

C’est un rite qui s’installe. Comme tout artisan, cela demande du temps. D’abord acquérir les outils, le papier à lettres. Et les enveloppes aussi. Puis, trouver le bon stylo, celui qui nous correspond. Et l’encre. Bleu roi ? Noire ?

S’asseoir à une table, en silence, ou enveloppé par une douce musique ou à la lumière d’une bougie. Le temps s’arrête. Le papier de coton, épais, vierge nous nargue. Comment commencer ? Qu’écrire ? Un porte-plume que tient une main, sûre ou hésitante. Les images qui forment les mots. La douceur des lettres, le doux glissement de la plume, s’accordant au rythme des sens. Chaque mot pensé, réfléchi, ressenti. Et s’il n’est pas juste, déchirer la page, et se remettre à l’ouvrage. Puis, se relire, hésiter, soupirer ou sourire. Être là.

Puis, plier doucement la feuille, la glisser dans une enveloppe, et, après y avoir collé le timbre, revêtir son manteau, sortir, la missive contre son cœur pour la glisser dans le ventre de la boîte. Et attendre. Sans savoir si elle sera lue ou même reçue. Espérer une réponse, peut-être. Compter les jours.

Une boîte aux lettres ouverte. Les enveloppes parcourues, une facture, un PV, et puis, la surprise de trouver une lettre avec un nom tracé à l’encre.

L’ouvrir. Prendre le temps de la lire. En ressentir les vibrations. Hésiter devant un mot, l’œil, tellement familié des froides polices des écrans, doit s’habituer. Puis, peut-être sourire ou pleurer. Y voir des images, s’évader du monde formaté le temps d’une lecture, loin d’un écran, de la tentation de passer d’un courriel à l’autre.

Prendre le temps. S’asseoir dans son salon, ou son lit, loin de sa table de travail ou de sa tablette, relire. La plier et la garder contre son cœur ou la déchirer, la brûler peut-être. Tout est symbole.

Et un jour, la retrouver au fond d’un tiroir, se souvenir de ces moments d’amour et d’amitié partagés.

Oui, dans un monde connecté, digital, il est nécessaire de se garder des rites à la hauteur de l’importance des sentiments que l’on veut exprimer. C’est beau et tellement plus profond, fort et respectueux. Avant que la poste ne disparaisse, redonnons au facteur la fierté d’être autre chose qu’un livreur de factures.

Le slow writing est facile, il ne demande rien d'autre que du temps, à la mesure de l'importance du message. C'est un acte partagé, fait de patience. L'on dit que tout est vibration. Les pensées, les sentiments de la main au papier, puis du papier à l'œil et de l'œil au cœur. C'est reconnaître l'autre, l'aimer et s'aimer. C'est être vrai, juste.