Arrêtons de stigmatiser les non-vaccinés

Je suis vaccinée et je ne suis pas contre le vaccin obligatoire, mais cessons de désigner les non-vaccinés comme boucs émissaires d’une pandémie qui divise déjà grandement notre société.

Contribution externe
Arrêtons de stigmatiser les non-vaccinés
©AFP

Une carte blanche de Carla Nagels, professeure de criminologie (ULB)

Cette carte blanche est publiée en regard d'un autre texte intitulé: "Ne pas se faire vacciner est un geste irresponsable".

Depuis plusieurs mois déjà, les responsables politiques se déchaînent sur les personnes non vaccinées. Entre la phrase d'Alexander De Croo, premier ministre belge le 17 septembre 2021 où il clamait que « Cette épidémie devient une épidémie des non vaccinés. On ne peut l'accepter, on ne peut accepter que des gens fassent le choix de mettre d'autres personnes en danger. Ce sont ceux qui ne se sont pas fait vaccinés qui sont responsables", sa tirade dans le quotidien De Zondag le 27 décembre dernier comme quoi « il y avait 5 fois plus de personnes vaccinées en soins intensifs » justifiant sa volte-face par rapport à la vaccination obligatoire et la phrase d'Emmanuel Macron, président français, qui le 4 janvier dernier, devant l'assemblée nationale, en plein débat sur le vote du projet de loi instaurant un passe vaccinal s'exprime de manière pour le moins nonchalante : "Les non-vaccinés, j'ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu'au bout. C'est ça, la stratégie", le ton est donné. Si le passe sanitaire français ou sa version belge, le covid safe ticket (CST), avait déjà produit son lot de divisions dans la société, il est évident que l'instauration d'un passe vaccinal, vraisemblablement introduit sous peu en Belgique aussi, ne va faire que renforcer ce clivage, voire va déboucher sur une véritable chasse aux sorcières. Je trouve cela indécent.

Stratégie inchangée

Avant toute chose, je tiens à dire que je suis vaccinée et, comme tout le monde, j’ai cru que le vaccin allait nous sortir de l’embarras. Au début on nous disait qu’une couverture vaccinale de 70% serait suffisante pour créer une barrière efficace contre la propagation du virus. Puis les discours ont évolué vers 80%. Puis on s’est assez vite rendu compte que ce n’était pas parce qu’on était vacciné que pour autant on ne pouvait pas attraper la covid, avec ou sans symptôme, et donc la transmettre. Puis on s’est rendu compte que l’efficacité vaccinale faiblissait avec le temps.

Alors que les connaissances évoluent, alors que des faits que l'on croyait probables s'avèrent pourtant erronés, la stratégie, quant à elle, n'évolue pas d'un iota : si nous sommes dans la merde c'est à cause des personnes non-vaccinées ! A tel point que le passe sanitaire évolue vers un passe vaccinal en France. Seulement ceux et celles qui seront dûment vacciné.e.s (trois doses) auront accès au saint graal.

Il est évidemment tout à fait exact que les personnes non-vaccinées s’exposent à des formes plus graves de la maladie, sont proportionnellement nettement plus souvent hospitalisées et ont proportionnellement plus de chance (de malchance) de se retrouver en soins intensifs, voire d’y décéder. Mais une fois que l’on a dit ça, on est loin d’avoir fait le tour de la question. Et ce pour deux raisons principales.

Les mêmes pointés du doigt

La première est très simple. Les personnes non vaccinées ne représentent qu'un petit pourcentage de la population, d'autant plus pour les catégories d'âge les plus à risque d'être hospitalisées et de décéder1. Début janvier, 76.5% de la population belge était vaccinée et plus de la moitié avait déjà reçu sa dose booster. Mais en réalité ce pourcentage est nettement plus élevé, le taux de vaccination oscillant entre 82% pour les 18-34 ans et 94% pour les 75-84 ans. Seules les tranches d'âge les plus jeunes ont une couverture vaccinale moindre, ce qui risque de changer avec l'ouverture de la vaccination aux 5-12 ans. Pourtant, alors que l'épidémie continue à circuler, que de nouveaux variants apparaissent à intervalles réguliers qui viennent supplanter les anciens, ce sont toujours les mêmes qui sont pointés du doigt comme étant responsables de la situation sanitaire dans laquelle on se trouve. Cela me fait penser à la devise des Shadoks : « Pour qu'il y ait le moins de mécontents possibles, il faut toujours taper sur les mêmes ».

Secteur hospitalier débordé

La deuxième raison réside dans une guerre des interprétations. Doit-on parler en chiffres absolus ou en chiffres relatifs ? Autrement dit, que veut-on mesurer ?

Si l’on veut mesurer l’efficacité vaccinale, il est incontestable qu’il faut parler en chiffres relatifs et comparer par exemple le nombre d’hospitalisations pour 100.000 vaccinés versus le nombre d’hospitalisations pour 100.000 non-vaccinés. Il est alors incontestable que les non-vaccinés encourent un risque d’hospitalisation nettement plus élevé.

Par contre, si l'argument consiste à évoquer la saturation des hôpitaux, il faut parler en chiffres absolus, c'est-à-dire parler du nombre de personnes vaccinées versus non-vaccinées qui sont effectivement à l'hôpital. Et là, le tableau change. Il y a eu en novembre, en pleine quatrième vague2, plus de personnes vaccinées que non vaccinées hospitalisées pour cause de covid en Belgique, aussi en soins intensifs. Ainsi, sur la période du 22 novembre au 5 décembre 2021, 68% des personnes hospitalisées et 64% des personnes admises en soins intensifs étaient vaccinées3. Ce constat parait se répéter dans les autres pays occidentaux ayant un taux de vaccination élevé4.

Or, c’est bien l’argumentaire de la saturation des hôpitaux qui est constamment mobilisé depuis le début de cette pandémie pour justifier les différentes mesures imposées à la population. A tel point que c’est le nombre de lits occupés en soins intensifs qui sera une des données phares du nouveau baromètre corona discuté sous peu en CODECO. Or, si le secteur hospitalier est débordé, ce n’est PAS à cause des non-vaccinés, mais c’est à cause du sous-financement structurel des soins de santé !

Circulation du virus

Oui mais, diront certains, ce sont les personnes non-vaccinées qui sont responsables de la circulation effrénée du virus. Là encore les quelques données disponibles contredisent cette information puisque, en Belgique, ce sont les communes où le taux de vaccination est le plus élevé qui ont le plus haut taux de circulation et de contamination du virus5. Selon le rapport hebdomadaire de Sciensano du 7 janvier 2022, en pleine vague omicron, 78% des personnes testées positives étaient vaccinées. Ce qui, vu la proportion réduite de personnes non-vaccinées, est tout à fait normal mais qui atteste du fait que même si nous atteignons un chiffre de 100% de la population vaccinée en Belgique, on ne réduirait vraisemblablement pas drastiquement la circulation du virus pour autant. Sauf à vacciner la population mondiale ce qui dans le cas d'une zoonose peut également s'avérer insuffisant.

Il est peut-être temps de se dire que la vaccination doit devenir un outil - certes efficace, c’est incontestable - parmi d’autres outils qui sont déjà ou qui sont à explorer : des traitements curatifs et préventifs ; des gestes d’hygiène, voire de protection ; des meilleurs systèmes d’aération, ... et rêvons un peu : des investissements importants dans les soins de santé, dans les systèmes de ventilation des bâtiments, dans les transports en commun, trop souvent bondés aux heures de pointe, etc.

Mais avant toute chose, il est temps de lâcher la grappe aux personnes non-vaccinées. Arrêtons de les stigmatiser, de les exclure de la vie sociale au risque qu'elles finissent par se vivre comme de vrais 'outsiders'6. Jeter aux opprobres les personnes non-vaccinées revient à appliquer la technique du bouc-émissaire facilement désigné. Tentons le chemin inverse. Ne rajoutons pas une énième division sociale. Celles qui traversent déjà notre société, et de manière souvent beaucoup plus brutale depuis la pandémie, sont déjà bien assez tragiques comme ça !

Pas de solution miracle

A l'heure où la vaccination obligatoire est sur la table du parlement en Belgique, il est peut-être temps de se poser la question de son efficacité recherchée. Je ne suis, a priori, pas contre le vaccin obligatoire, car cela aurait le mérite de remettre tous les citoyens sur un pied d'égalité. Plus besoin de passe sanitaire, de restrictions imposées et de stigmatisations multiples… Cependant, il me semblerait dangereux de faire croire à la population belge, une énième fois, que ce sera LA solution miracle à un problème sanitaire complexe. Prenons cette pandémie au sérieux et explorons toutes les pistes pour la contrecarrer en s'attaquant de front à ses causes, comme à ses conséquences.

Arrêtons de stigmatiser les non-vaccinés
©Olivier Poppe

1 Rappelons en effet que la covid-19 est surtout mortelle pour les tranches d’âge les plus élevées : 77,5% des décès sont des personnes de 75 ans et plus et parmi celles-ci 2/3 a plus de 85 ans selon Sciensano.

2 Selon les chiffres de Sciensano, le 4 novembre 2021 il y avait 1858 personnes hospitalisées dont 343 en USI (236 admissions à l’hôpital le jour même), tandis que ces chiffres avaient pratiquement doublé le 24 novembre, respectivement 3327 personnes dont 656 en USI (353 admissions).

3 Lambert, Xavier, « Covid en Belgique : une épidémie de non-vaccinés ou de vaccinés, au final ? Ca dépend de la région du pays », RTBF, Société, coronavirus, publié le 11 décembre 2021.

4 Voir pour la France, par exemple, Guitterez Nicolas, Covid-19 : les vaccinés sont-ils plus souvent hospitalisés ? - Sciences et Avenir, mis en ligne le 24 novembre 2021; Lecouvé Pauline, “Y a-t-il 63% de vaccinés parmi les morts du Covid-19 à l'hôpital, comme l'affirme Philippe de Villiers ?”, VRAI OU FAKE. Y a-t-il 63% de vaccinés parmi les morts du Covid-19 à l'hôpital, comme l'affirme Philippe de Villiers ? (francetvinfo.fr), mis en ligne le 24 décembre 2021; Peillon, L. ,”Covid 19: est-il vrai que 80% des hospitalisations concernent des non-vaccinés comme le dit Karine Lacombe?”, https://www.liberation.fr/checknews/covid-19-est-il-vrai-que-80-des-hospitalisations-concernent-des-non-vaccines-comme-le-dit-karine-lacombe-20211203, mis en ligne le 3 décembre 2021.

5 Laurquin, Anne-Sophie, « Pourquoi l’épidémie repart, y compris parmi les non-vaccinés ? L’explication de Marius Gilbert », lesoir.be/408556/article/2021-11-25.

6 Becker, H., Outsiders, Paris, Métaillé,1985.

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