Le décret inscriptions : voté sans débat public de fond

Le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a définitivement approuvé mercredi le projet de décret réformant la procédure d'inscription dans le secondaire. Ce qui nous choque, c’est que la réforme de ce décret n’a pas été utilisée par le politique pour porter un débat public, et tenter de faire progresser les mentalités.

Caroline Désir, ministre socialiste de l'Éducation.
Caroline Désir, ministre socialiste de l'Éducation. ©BELGA
Contribution externe

Une carte blanche de Fred Mawet, Secrétaire générale de Changements pour l’Égalité (CGé)

Dont acte.

[Avec la nouvelle mouture du décret inscription dont les changements entreront en vigueur pour les élèves qui passeront en première secondaire en septembre 2023], la régulation [des inscriptions] en faveur des élèves à indice socio économique faible ne porte toujours que sur l'entrée en secondaire et que sur 20% de la population scolaire des seules écoles où il y a plus de demandes que d'offres.

Seule possible opportunité de ce nouveau décret : les futures « instances locales d'inscription » qui pourraient adopter des plans d'action pour renforcer la mixité sociale.

Faut-il rappeler que l’effet du décret précédent comme de celui qui vient d’être voté est totalement marginal sur la composition des écoles ?

Nous savons que c’est un décret transitoire, le temps que la mise en place du Tronc commun rebatte les cartes.

Nous savons aussi que dans un pays qui a la tradition libérale qu’il a, en matière d’organisation de l’enseignement, on ne change pas fondamentalement le système vers plus de régulation de la composition de la population scolaire en un claquement de doigts.

Nous savons encore qu’un décret plus ambitieux n’est pas inscrit dans la Déclaration de Politique Communautaire qui fixe la feuille de route du gouvernement, et que les équilibres politiques ne se bousculent pas à la légère, sous peine de provoquer des blocages ailleurs.

Nous savons enfin que le politique mise sur le Pacte pour un enseignement d'excellence – et toutes ses mesures – pour rendre l’ensemble des écoles « meilleures » et réduire les inégalités d’apprentissage. Et il mise sur le fait que, s’il y parvient, cet enjeu de choix d’école devrait être moins prégnant et plus de mixité sociale devrait advenir comme conséquence à ces changements.

Ce qui nous choque, c’est que la réforme de ce décret n’a pas été utilisée par le politique pour porter un débat public, tenter de faire progresser les mentalités et modifier un tant soit peu les représentations.

Pour nous, il fallait soumettre deux questions à la réflexion collective/sociétale :

  • Est-ce que la mixité sociale – le fait de grandir ensemble et pas dans des « ghettos » d'écoles favorisées ou défavorisées, avec ce que ça génère de méconnaissance, préjugés et peur de l'autre – est une valeur qui nous semble importante, désirable pour notre société ? Si oui, même sans être capable de la concrétiser à court terme, nous pensons que le politique devrait le dire publiquement. Et il pourrait prendre des mesures comme demander aux P.O. qui ouvrent une nouvelle école de veiller à composer leur population scolaire de façon à assurer une mixité sociale équilibrée. Bien sûr, cela nécessite de déroger à la règle actuelle mais sans faire violence aux parents puisqu'il n'y a pas de situation préalable. Une mesure comme celle-là aurait un effet marginal mais aurait l'avantage d'indiquer clairement une volonté politique pour l'avenir.

  • L'observation d'autres systèmes scolaires et les résultats de recherches sociologiques tendent à démontrer que l'hétérogénéité sociale et pédagogique (1) dans les classes est une condition nécessaire pour réduire les inégalités scolaires, même si elle n'est pas suffisante. Cela veut dire que, si le politique n'agit pas sur cette « variable », le Pacte pourrait échouer à réaliser enfin cet objectif de réduction des inégalités scolaires. Cela aussi mérite de s'y arrêter.

Il y a cependant deux obstacles de taille à avancer dans cette direction que nous ne négligeons pas à CGé :

  • Enseigner dans des classes hétérogènes socialement et pédagogiquement est plus complexe et cela explique d'ailleurs, pour partie, la relative spécialisation des écoles vers un type de public ou un autre ;

  • Pour une partie non négligeable de parents plus favorisés sur le plan socio-culturel, la mixité sociale est positive mais ils craignent qu'elle rime avec une moindre qualité et un moindre niveau d'ambition sur le plan des apprentissages.

Le premier obstacle devrait pouvoir être dépassé grâce à l'ensemble des mesures pédagogiques (2) prévues dans le Pacte.

Pour lever le second, nous proposons de montrer que des écoles – de tous réseaux et de tous niveaux – y arrivent déjà : certaines arrivent à faire acquérir les savoirs et compétences attendus à une population d’élèves à indice socio-économique très faible sans baisser le niveau d’exigence. D’autres arrivent à faire apprendre ensemble des classes socialement et pédagogiquement hétérogènes dans le respect mutuel et sans nivellement par le bas.

Ces équipes pédagogiques devraient recevoir plus d’attention et de soutien car elles montrent la voie à suivre et prouvent que c’est possible.

Nous nous proposons d’inviter ces écoles à se constituer en réseau que nous avons baptisé

Réseau des écoles « solidaires et dignes ». Nous vous en dirons plus, incessamment, sur ce projet enthousiasmant.

Si CGé a tort et qu'ils (3) ont raison qu'on peut transformer l'école en profondeur sans travail de fond pour mettre en débat et construire l'adhésion de la population plus favorisée autour d'un autre projet pour l'enseignement obligatoire, nous nous en réjouirons.

À ce jour, rien n’est moins sûr.

>>> 1 Par hétérogénéité pédagogique, on entend le fait de ne pas créer de classes de niveaux : de mélanger également les élèves forts et faibles.

>>> 2 Réforme de la formation initiale et continuée des enseignants, accompagnement personnalisé, pédagogie différenciée etc.

>>> 3 Ils = tous ceux qui ont construit ce nouveau décret et l’ont voté récemment.

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