La Justice est sous l'emprise du management et cela doit nous inquiéter

Plus aucune réalité n’échappe au monde des nombres et au contrôle des algorithmes. Même la Justice. Et cela engendre une altération de ce qui, jusqu’à présent, constituait notre humanité.

Contribution externe
La Justice est sous l'emprise du management et cela doit nous inquiéter

Une carte blanche de Jean de Codt, Magistrat

Tout a commencé par les récits, les mythes, les réflexions individuelles et collectives, avec la souveraineté de la parole et de la raison. Aujourd’hui, à l’inverse de ce que nous avons connu et aimé, tout est chiffré, mathématisé, numérisé, statistique. Plus aucune réalité n’échappe au monde des nombres et au contrôle des algorithmes. Même la Justice.

Place au behaviourisme. L’intériorité de la personne a cessé d’être pertinente. Plus exactement, il n’y a pas d’intériorité. L’idéologie managériale est basée sur l’idée que l’homme ne peut se déterminer que par des stimuli extérieurs. On n’admet pas qu’il puisse y avoir une attraction naturelle vers ce qui est bon, vrai et beau. L’approche est similaire à celle utilisée pour les dauphins de spectacle dans les jardins zoologiques. On travaille par récompense et privation. Récompense : si vous avez une évaluation positive, votre juridiction reçoit des moyens supplémentaires. Privation : si vous avez une évaluation négative, vous recevez moins de moyens. Il y a là comme une forme de dressage du travailleur, qu’il soit magistrat, fonctionnaire, personnel soignant ou enseignant. Or, dès le moment où sa vie intérieure est niée, l’être humain oscille entre l’ennui et l’angoisse. Une dépendance s’installe, qui entraîne la démotivation et une apathie profonde.

Un changement qui ne fait pas de bruit

Le rôle de la Justice sous l’emprise du management devrait susciter l’intérêt de tous car c’est véritablement à un changement de paradigme que nous assistons, un changement qui ne fait pas de bruit, qui ne se voit pas de l’extérieur, mais qui correspond profondément à une altération de ce qui, jusqu’à présent, constituait notre humanité.

Le pouvoir judiciaire est invité à développer une culture d’entrepreneuriat où chaque entité est appelée à résoudre elle-même ses problèmes. La communication du ministère de la Justice se déploie exclusivement dans ce registre définitivement inspiré du marché et de la performance : planification des impacts par groupe cible, feuille de route change (sic), analyse de stabilité, outils standards, changement incrémental (sic), vision et planning, plate-forme de communication, groupe pilote, implémentation horizontale ou verticale, coalition entre les sponsors et le management, partage des quick wins, examen des canaux appropriés… Tel est le langage des nouveaux gestionnaires.

Une arrogance phénoménale

Invités à se prêter à la digitalisation de la Justice, les magistrats sont priés de faire leur examen de conscience : quel est leur niveau d'Awareness, Desire, Knowledge, Ability, Reinforcement ?

Awareness pour sensibilisation au besoin d'une transformation ; Desire pour volonté de participer ; Knowledge pour connaissance ; Ability pour aptitude à démontrer les compétences ; Reinforcement pour pérennisation de la transformation.

Quand on y réfléchit, c’est d’une arrogance phénoménale et typiquement commerciale, puisque cela part de l’idée que ce qu’on va vous vendre est tellement mieux que ce que vous avez déjà et que toute réticence à cet égard procéderait d’une arriération qu’on va généreusement vous aider à soigner.

Une efficacité en question

Quant à l’efficacité du nouveau management, elle reste à prouver. La prétendue gestion autonome des cours et tribunaux a montré son vrai visage au début de la pandémie. Il est apparu que les comptoirs de greffe, les secrétariats et les bureaux devaient être équipés d’écrans en plexyglas pour mettre le personnel à l’abri de la contagion. Pour l’énorme palais de justice de Bruxelles, le ministère a réussi à acheter… dix petits écrans. Ensuite, l’administration a dit qu’il appartenait au premier président de la Cour de cassation de faire le tour du palais pour décider quel local recevrait un plexy et lequel n’en aurait pas. Ce haut magistrat n’aurait-il donc rien de mieux à faire ? Quant aux masques, les juridictions ont dû puiser dans leur minuscule budget pour les acheter elles-mêmes.

Je ne parviens pas à comprendre que les magistrats soient contraints de négocier pour obtenir les budgets inhérents à leur tâche. Ah, nous dit-on, si vous ne négociez pas, ces budgets, on va les donner à une autre administration.

Il y a un moment où il faut pouvoir dire non. Il y aura moins de financement ? Donc moins de juges ? Eh bien, on fermera des chambres. Des audiences seront supprimées ou différées. Alors qu’elle circulait à bicyclette par une belle soirée de printemps, une jeune femme a été tuée par le prédateur qu’elle a eu le malheur de rencontrer sur sa route. Pourquoi est-elle morte ? Parce que son meurtrier était en liberté alors qu’il avait écopé d’une peine d’emprisonnement de cinq ans en première instance. Et pourquoi était-il en liberté ? Parce que la loi ne permettait pas, à l’époque, d’ordonner son arrestation immédiate, vu qu’il avait une adresse. Et aussi parce que l’audience de la cour d’appel où son appel avait été fixé a été reportée. Et pourquoi ce report ? Parce que la chambre qui devait connaître de ce recours avait été fermée. Et pourquoi cette fermeture ? Parce que le gouvernement restait en défaut de pourvoir aux places vacantes au sein de la cour d’appel.

Quand les magistrats tirent la sonnette d’alarme, ce n’est pas pour défendre leur statut, c’est parce qu’ils savent qu’en fin de compte, c’est la population qui paye.

Si vous trouvez que la Justice coûte trop cher, essayez donc la loi du plus fort.

Titre de la rédaction. Titre original : "Au commencement était le verbe... et à la fin règnent les nombres"