Pour une allocation en faveur des pères et mères au foyer

Le risque d’une exploitation malhonnête de ce genre de système est bien réel, mais sans doute pas incontournable. Le mener intelligemment offrirait beaucoup plus d’équilibre dans l’éducation des enfants.

Contribution externe
Pour une allocation en faveur des pères et mères au foyer
©Joisson

Une carte blanche de Baudouin De Rycke, enseignant et essayiste

Comme toujours, Hugues Aufray force l’admiration, notamment parce qu’il traverse le temps avec une sérénité stupéfiante. Nous partageons tous son attachement au folklore, qu’il a servi d’une manière admirable. Une multitude de gens des villes et des campagnes chantent encore en 2021 leur joie de vivre ensemble en s’inspirant de sa musique et de ses paroles. Dommage, néanmoins, qu’à l’occasion de son passage dans l’émission-phare de Pascal Praud (“L’heure des pros”, Cnews), il n’ait pas eu le temps de développer le fond de sa pensée concernant la société de son pays. Il nous a juste confié qu’à ses yeux l’école devait se limiter à instruire.

Point de vue souvent partagé dans notre pays… Reste qu’avant d’y souscrire, il est utile de se rappeler que c’est bien malgré elle que l’école a fini par se mêler de l’éducation des élèves, ceux qui doivent prioritairement s’en acquitter – les parents – étant de moins en moins en mesure de répondre honorablement à leur mission dans un système de vie qui ne cesse de la contrarier (1). Nul n’a d’ailleurs le droit de condamner ces derniers à la légère.

L’enseignant que j’ai été pendant 35 ans a eu largement le temps d’observer les difficultés que l’on peut éprouver à mener à bien les projets les plus nobles dans un contexte socio-économique anormalement étouffant.

Après avoir passé des heures sur les routes, dans les files du supermarché ou devant leur écran d’ordinateur, papa et maman n’ont généralement plus la force physique, psychologique ou nerveuse de répondre à la seule exigence à même de reconstruire une société plus équilibrée et responsable : l’éducation. Celle-ci, rappelons-le, ne se dispense qu’au prix – considérablement bradé aujourd’hui – de la patience, d’une présence active auprès des enfants et d’une écoute attentive, en vue de les éveiller à ce qu’ils sont et de les rendre capables de défendre efficacement leurs droits sans pour autant négliger leurs devoirs.

Quand les membres d’une famille de notre époque se retrouvent le soir, il ne reste pour ces enfants que des fragments dérisoires de l’énergie colossale que leurs parents ont déployée au profit des exigences de rentabilité. Bien des parents, aujourd’hui, ne parlent plus à leurs enfants qu’en marchant, en faisant la cuisine ou en se brossant les dents. Et quand tombe la nuit, comme des bêtes de somme écrasées par le poids d’une assommante agitation, ils écoutent les terribles nouvelles du monde avec une stupeur immobile… C’est dans ces moments-là que la vie se révèle à certains adultes comme une redoutable absurdité : plus le temps, plus la force, plus le réflexe de veiller jalousement à l’application des valeurs qu’ils auraient tant voulu transmettre : une vie saine et structurée, des activités créatrices, la vie en plein air, le dialogue, les contacts sociaux.

Des emplois libérés

Dans ce contexte, il me semble étonnant qu’aucun des candidats à un poste à haute responsabilité ne trouve bon de cultiver une idée déjà évoquée dans le passé : l’attribution d’une allocation aux pères ou aux mères de famille qui décideraient de sacrifier leur vie professionnelle à leur mission éducative et aux diverses contraintes liées à la vie familiale. Le risque d’une exploitation malhonnête de ce genre de système est bien réel, mais sans doute pas incontournable. Le mener intelligemment libérerait logiquement une quantité non négligeable d’emplois et contribuerait donc à la baisse du taux de chômage.

Par ailleurs, les élèves étant mieux encadrés chez eux et les cours moins contaminés par le comportement inadéquat d’élèves issus de familles plus ou moins démissionnaires, il est probable que les professeurs pourraient enfin se concentrer davantage sur la formation intellectuelle de leurs élèves, contribuant ainsi, là encore naturellement, à une diminution importante du nombre d’échecs, que l’on sait très coûteux.

De l’équilibre des peuples

Certes, aucun système ne peut régler tous les problèmes d’un coup de baguette magique. Mais il est tout aussi utopique de penser qu’une mesure puisse faire l’économie de l’un ou l’autre sacrifice. Et dans un contexte d’individualisme, de relativisme, de perte de valeurs fondamentales et de repères, il est bien difficile de comprendre que la classe politique dominante rechigne autant à égratigner un système politique basé sur une économie insolemment “triomphante”.

Dans les pays matériellement les plus prospères, le déséquilibre se manifeste désormais clairement dans de multiples domaines de la vie : pollution, dérèglement climatique, délinquance, contestations, intolérance, violences, augmentation des maladies mentales…

Nous ne sommes pas encore” chez les fous”, comme s’en émeut régulièrement l’animateur de l’émission précitée, mais on y va tout droit quand, à force de se tromper de priorité, on rend toujours plus inaccessible l’équilibre si nécessaire à l’apaisement des peuples.

(1) Problématique largement commentée dans La Libre, dans un article publié en ligne le 8 octobre 2020 sous le titre “Comment les dernières prouesses technologiques et la course au profit dérèglent l’éducation”.