Pour un mariage "mixte" entre catholiques et protestants

Nous signons cette opinion au terme de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Et si l’on s’émerveillait de tout ce que l’on a en commun ? Un texte à deux mains.

Contribution externe
Pour un mariage "mixte" entre catholiques et protestants
©Pixabay

Une carte blanche de Laurence Flachon, pasteure protestante, et Charles Delhez, jésuite.

Cette chronique est née d’une célébration commune à l’occasion d’un mariage "mixte" (protestant-catholique). Les fiancés avaient voulu nous associer. Nous avons ainsi posé un geste audacieux, tel que le souhaitait le pape François lors de sa récente rencontre avec le Patriarche Chrysostome II, à Chypre. Les participants en furent tout heureux.

Que nos différences soient non pas niées, mais réconciliées. Donnons-nous la main, comme Jacques, Pierre et Jean donnèrent la main à Paul et Barnabas en signe de communion (cfr Ga 2, 9), après le conflit de Jérusalem. Historiquement, d’ailleurs, le christianisme a été d’emblée pluriel.

Un arbre aux multiples branchages

C'est cette diversité que nous avons à apporter au monde, et non pas nos divisions. La diversité, en effet, n'empêche pas l'unité, mais lui donne plus d'éclat. "L'œcuménisme ne peut être rien d'autre aujourd'hui que la reconnaissance et l'acceptation sereine que l'unique tronc a multiplié ses branchages" (1), a pu écrire le philosophe et théologien Yves Ledure.

Et si cette diversité n'était pas seulement le fruit de nos divisions, mais aussi l'expression de l'infinie richesse de l'Évangile ? Ne nous faut-il pas oser enfin croire que c'est un même Esprit qui nous anime (cfr 1 Co 12, 4-11) et qui nous conduit vers la vérité tout entière (cfr Jn 16, 13) ? Au IVe siècle, Basile de Césarée faisait remarquer que "c'est la même eau fraîche et féconde qui tombe sur le champ afin que fleurisse rouge le coquelicot, rose la rose et bleu le bleuet".

Plus proche de nous, l'essayiste français Tzvetan Todorov estimait que "l a leçon des Lumières consiste à dire que la pluralité peut donner naissance à une nouvelle unité d'au moins trois manières : elle incite à la tolérance dans l'émulation, elle développe et protège le libre esprit critique, elle facilite le détachement de soi conduisant à une intégration supérieure de soi et d'autrui" (2).

Nos perceptions de la vérité sont encore imparfaites. Nos différents chemins nous permettent d'aller vers elle. "Rappelons-nous que nous faisons ce voyage non pas comme ceux qui possèdent déjà Dieu, mais comme ceux qui continuent à le chercher. Par conséquent, nous devons aller de l'avant avec humilité et patience, et toujours ensemble, pour nous encourager et nous soutenir mutuellement, car c'est ce que veut le Christ", déclarait le pape François ce 17 janvier, devant une délégation œcuménique de Finlande.

La synodalité dont parle tant le Pape, n’est pas seulement un chemin pour l’Église catholique, mais pour les Églises du Christ. C’est en restant fidèle à son Église native, mais avec un regard de sympathie et d’admiration pour les autres Églises, que cette unité sera possible. Un pont se construit toujours de là où on est pour aller à la rencontre de l’autre rive.

Une parole aux visages divers

Le terme de Synode vient du grec et signifie "faire route ensemble". Du côté protestant, il désigne une assemblée délibérative constituée des délégués pasteur.es et fidèles - des paroisses qui décident ensemble des orientations à donner à la vie de l’Église.

Mais au-delà du terme, utilisé par nos différentes confessions chrétiennes, l’image qu’il véhicule est riche de significations : faire route ensemble, c’est reconnaître l’autre comme un compagnon, une compagne, sur un chemin qui se construit au fur et à mesure du partage de nos joies et de nos difficultés sans que les différences qui demeurent ne soient plus fortes que l’amitié et le respect ainsi tissés. Faire route ensemble, c’est être attentif à l’autre, à son rythme et à ses essoufflements, l’encourager quand la fatigue, face à l’épreuve, se fait trop lourde.

Dans un monde aussi complexe et éclaté que le nôtre, cette diversité permet de rencontrer nos contemporains dans leurs sensibilités différentes. Elle nous rappelle que personne n’a encore atteint la vérité plénière. Il nous faut réfléchir aux conditions d’une parole chrétienne qui soit à la fois crédible et pertinente aujourd’hui et pour ce monde sans nous laisser entraver par une histoire jalonnée de conflits et de désaccords qui doivent être repensés et "re-mis en paroles" comme on remet en contexte.

Cette parole, aux visages divers mais à l’enracinement unique en Christ, est une parole qui, non seulement cherche à rejoindre les préoccupations de nos contemporains, mais aussi se laisse rejoindre par eux. Si nous voulons témoigner, il nous faut d’abord écouter, si nous voulons inspirer, il nous faut d’abord avoir l’humilité de reconnaître nos propres échecs et peser nos paroles. L’Évangile mérite mieux qu’un moralisme culpabilisant qui divise au lieu de relever !

Parler et agir ensemble

Où se joue la crédibilité ? Dans la cohérence entre ce que nous croyons et la manière dont nous agissons. Il nous faut donc être attentifs à tout ce qui peut constituer un "contre-témoignage" : le refus de l’accueil et du dialogue avec l’autre - quel qu’il soit ; le dogme, lorsqu’il se sclérose en des débats d’un autre temps ; l’indifférence vis-à-vis des souffrances et des injustices vécues.

Face aux fake news et aux "réalités alternatives" dont les réseaux sociaux amplifient considérablement l'audience, notre responsabilité chrétienne ne se joue-t-elle pas dans notre capacité à tenir ensemble le courage de la nuance - qui permet le débat sans faire de l'autre un ennemi - et le courage d'une parole vraie qui se donne pour tâche de faire redécouvrir la saveur d'un évangile à la fois subversif et libérateur ?

Parler et agir ensemble pour dire la grâce infinie de Dieu qui aime et reconnaît chacun d’entre nous, un Dieu qui se tient à nos côtés pour traverser l’épreuve et nous invite à choisir en toutes circonstances ce qui fait vivre - c’est-à-dire ce qui encourage, console, remet en route.

Parler et agir ensemble pour ceux et celles qui sont victimes de la pauvreté, de la violence, de discriminations diverses. Parler et agir ensemble en faveur d’un traitement juste et digne de chaque être humain, mais aussi de l’ensemble de la création.

"Pour moi, la vie spirituelle, c'est le devoir de sortir de la maison de la peur pour entrer dans la maison de l'amour", écrivait Henri Nouwen. Cette maison se construit patiemment chaque fois que nous avons l'audace de nous laisser transformer par ce qui jaillit de la rencontre.

Pour un mariage "mixte" entre catholiques et protestants
©Serge Dehaes

(1) Yves Ledure, La rupture, christianisme et modernité, Lethielleux 2010, p. 191.

(2) Tzvetan Todorov, L’Esprit des Lumières, Livre de Poche 4418, p. 136.

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