Pour un boycott intégral des JO du régime totalitaire de Pékin

Les athlètes qui défileront devant Xi Jinping et les caciques du Parti unique se rendront complices d’une grossière opération de propagande en jouant consciencieusement les marionnettes d’un théâtre d’ombres chinoises.

Contribution externe
Pour un boycott intégral des JO du régime totalitaire de Pékin
©DR

Un appel signé par 22 intellectuels (voir ci-dessous)

Ce texte a fait l'objet d'une réponse intitulée : Que cachent (mal) les appels au boycott des JO ?

Le régime totalitaire chinois constitue aujourd’hui une menace guerrière imminente contre Taïwan. Tout comme Poutine qui donna l’ordre à l’armée russe d’envahir la Géorgie le jour de l’ouverture des Jeux de Pékin en 2008, le président chinois Xi Jinping pourrait profiter de la diversion de Jeux d’hiver réunissant toute la "famille sportive" sous sa supervision, pour accentuer la pression sur Taïwan qu’il entend annexer tôt ou tard. Il serait irresponsable d’exclure a priori l’hypothèse d’une invasion durant le show-business olympique.

Pourtant, tout se passe comme si la guerre olympique ne pouvait avoir lieu. Sans même attendre de l'Union européenne une position commune, le président français Emmanuel Macron s'est aligné sur la position anti-boycott de la ministre écologiste allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock : "Les Jeux olympiques sont une fête du sport. Il ne faut pas en profiter pour faire de la politique." Le Parti-État chinois, paraît-il, ne fait pas de politique ! Le gouvernement social-libéral allemand d'Olaf Scholz évite surtout de saper les efforts de son compatriote Thomas Bach, l'actuel président du CIO, dans le renforcement des partenariats commerciaux sino-allemands… Les ministres du gouvernement français de Jean Castex ont suivi la manœuvre en répétant l'intoxication idéologique du pouvoir chinois : le sport n'a rien à voir avec la politique, les athlètes doivent être "préservés". Ainsi le ministre français de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer déclarait que "le sport est un monde en soi qui doit être préservé au maximum des interférences politiques". Et la ministre des Sports Roxana Maracineanu ajoutait "qu'il est important de pouvoir accompagner nos athlètes parce que nos champions se sont entraînés, préparés". En somme, le droit des sportifs à réaliser leur rêve de nababs olympiques primerait sur celui des prisonniers de l'archipel concentrationnaire chinois. À qui s'adresse une telle mystification ? Les Jeux ne sont pas un monde à part, hors sol et hors temps.

L’efficacité du boycott

Les incitations à la collaboration sportive se multiplient dans la presse française. Mélenchon, fidèle admirateur de la répression du peuple tibétain par l'armée populaire chinoise et des régimes qui tirent sur leur peuple (Cuba, Venezuela…), estime avec la morgue d'un stalinien que "la France ne doit pas plus boycotter les Jeux de Pékin que ceux de Moscou en 1980". Le géopolitologue Pascal Boniface, l'ami des sportifs qui font du tourisme olympique dans les dictatures, trouve qu'"il n'est pas juste de [les] priver de pouvoir défendre leurs chances" et que "si des pays sont infréquentables, ils ne devraient pas l'être uniquement pour les activités sportives" (L'Humanité, 16 décembre 2021). Or, Boniface feint d'oublier que dans la guerre économique et les conflits diplomatiques avec les "pays infréquentables", toute une série de mesures-sanctions réelles sont prises (blocages des avoirs financiers, interdictions de territoire, hausses des tarifs douaniers, expulsions, annulations de traités, etc.). En quoi et pourquoi faudrait-il fétichiser l'exception des sportifs qui se comportent comme des mercenaires de l'effort tarifé dans le business olympique ? Pourquoi devraient-ils être exemptés des mesures de rétorsion politique que prennent les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, l'Australie, le Japon, l'Union européenne pour sanctionner les agissements de la Biélorussie, de la Russie ou de la Chine ?

Pour Carole Gomez, adepte zélée du quoi qu'il en coûte olympique, "la logique du boycott, qu'il soit diplomatique […] ou sportif […], apparaît surtout comme une solution qui semble plus cosmétique que réellement probante […], une arme surannée, incapable de fédérer au-delà des divergences politiques" (L'Humanité, 6 janvier 2022). Dans un journal qui ne s'est jamais distingué par sa défense des droits de l'homme dans les pays du "socialisme réellement existant", elle révise là outrageusement l'histoire car les campagnes de boycott des Jeux de Moscou, par exemple, permirent de sensibiliser l'opinion publique internationale sur les crimes de la bureaucratie soviétique (les goulags, la psychiatrisation forcée, la rectification idéologique des opposants, le dopage d'État des sportifs-soldats, etc.) et d'envoyer un message de soutien aux dissidents démocrates traqués par le KGB.

Souvenirs de Berlin

Il n'a par contre jamais été démontré que les sportifs constitueraient un "soft power très puissant" capable de faire douter de leurs forces les régimes totalitaires comme le pensent deux journalistes sportifs du Monde, qui répètent en boucle les slogans du lobby olympique en imaginant "les consciences politiques et la parole des sportifs […] libérées" et en croyant naïvement que sous l'étroite surveillance du Guoanbu (Sûreté de l'État) "la 'déstabilisation' des Jeux olympiques que craignent leurs organisateurs pourrait finalement, plus que des États, venir des sportifs eux-mêmes" (Le Monde, 5 janvier 2022).

Le mythe d'un Jesse Owens quadruple médaillé d'or à Berlin en 1936 qui aurait fait trembler l'Allemagne nazie a la vie dure… La vérité historique est que la "grandiose réussite des Jeux de Berlin" qui a contribué à la "glorification du régime nazi" (Pierre de Coubertin, Le Journal, 27 août 1936) fut une étape décisive dans la légitimation du régime hitlérien et conduisit la Wehrmacht national-socialiste à la guerre impérialiste que l'on sait.

L’alignement sur la stratégie de Pékin

Les athlètes qui défileront devant Xi Jinping et les caciques du Parti unique se rendront complices d’une grossière opération de propagande en jouant consciencieusement les marionnettes d’un théâtre d’ombres chinoises. Devenus des marchandises d’exportation sur les places financières du marché mondialisé, les sportifs ne sont guère plus que des pions dans l’échiquier politique. Lors des Jeux, ils seront les gladiateurs de Xi Jinping et, si la guerre contre Taïwan devait avoir lieu (ou celle de la Russie contre l’Ukraine - bis repetita…), leurs médailles seront de pitoyables breloques commémoratives d’une infamie.

Il est donc ridicule de soutenir comme Lukas Aubin qu'il serait "aujourd'hui, beaucoup plus efficace d'être présent lors de l'événement qu'absent" (France Culture, 6 janvier 2022). On a vu lors des Jeux de Pékin 2008 quel fut le destin des petits badges nunuches "Pour un monde meilleur" que les sportifs français voulaient arborer sur leurs équipements : au placard ! Le choix de Thomas Bach et de la nomenklatura olympique de confier à un pays liberticide et va-t-en-guerre la possibilité de "mettre le sport au service de l'Humanité" selon la pompeuse sophistique de la "trêve olympique", de "l'indépendance du sport" et de l'"universalité de ses valeurs" est le choix de l'alignement pur et simple sur la stratégie d'hégémonie géopolitique d'un régime qui entend faire régner sa loi par tous les moyens. Dans la ligne de l'appel collectif paru dans Le Figaro le 8 décembre 2021 nous dénonçons ce choix en appelant à boycotter clairement et distinctement les Jeux de Pékin !

Signataires:

Dominique Baqué, philosophe, historienne et critique d’art, Paris

Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste, Paris

Jean-François Braunstein, professeur de philosophie à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne

Jean-Marie Brohm, professeur émérite de sociologie à l’Université Montpellier III

Pascal Bruckner, philosophe et écrivain, Paris

Anne-Lise Diet, psychanalyste, analyste de groupes et d’institutions, La Rochelle

Christian Godin, philosophe, Paris

Marie Holzman, sinologue, présidente de l’association Solidarité Chine

Marc Jimenez, Philosophe, professeur émérite à l'Université Paris I

Bernard Michon, professeur émérite de sciences sociales à l'Université de Strasbourg, président d'honneur de l'Université Marc Bloch de Strasbourg

Robert Misrahi, professeur émérite de philosophie éthique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Fabien Ollier, directeur de la revue Quel Sport?, Paris

Laetitia Petit, maître de conférences-HDR en psychologie clinique à l’Université Aix-Marseille

Robert Redeker, philosophe et écrivain, Toulouse

Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie politique aux Universités Paris I et Toulouse II

Xavier-Laurent Salvador, maître de conférences-HDR à l’Université Sorbonne-Paris-Cité

Daniel Salvatore Schiffer, philosophe et écrivain, Bruxelles

Françoise Schwab, historienne et éditrice des œuvres posthumes de Vladimir Jankélévitch, Paris

Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes, Paris

Pierre-André Taguieff, philosophe et politiste, directeur de recherche au CNRS, Paris

Patrick Vassort, maître de conférences-HDR en sociologie à l’UFRSTAPS de Caen

Thierry Vincent, psychiatre et psychanalyste

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