Nous nous sommes fourvoyés

Ce n’est pas l’information qui nous fait défaut, nous en sommes submergés mais le fait est que nous avons appris à nous déconnecter des sentiments que nous inspirent l’accumulation des déchets et de la pollution qui s’ensuit, les sécheresses à répétition ou les inondations dévastatrices, la perte vertigineuse de la biodiversité, l’exploitation déraisonnable des ressources limitées de la planète et c’est bien là que le bât blesse : nous avons perdu le contact avec la nature dont nous sommes faits.

Contribution externe
Nous nous sommes fourvoyés
©Tonneau Michel

Une opinion d'André Degand, citoyen du monde, sympathisant du mouvement "Grands parents pour le climat", s'exprime ici à titre personnel.

Admettons-le : nous nous sommes fourvoyés ! Il nous est déjà arrivé, lorsque nous circulions en voiture dans un pays inconnu, d’entendre notre GPS nous enjoindre, avec une vie douce mais assertive : « faites demi-tour dès que possible ». L’injonction est sans appel et pourtant, bien souvent, confiants dans notre sens de l’orientation, nous poursuivons notre chemin dans la voie que nous nous sommes tracée pour entendre une nouvelle fois la même voix nous confirmer sans s’émouvoir : « faites demi-tour dès que possible ». Nous ne l’écoutons pas davantage et irions même jusqu’à à couper le son pour continuer à faire à notre guise ! Or c’est précisément ce que nous faisons individuellement et collectivement depuis de nombreuses années car tel est bien le paradoxe, c’est « la déconnexion entre l’ampleur des menaces avérées et le calme avec lequel on continue tranquillement à faire comme si de rien n’était » (Bruno Latour). Ce n’est pas l’information qui nous fait défaut, nous en sommes submergés mais le fait est que nous avons appris à nous déconnecter des sentiments que nous inspirent l’accumulation des déchets et de la pollution qui s’ensuit, les sécheresses à répétition ou les inondations dévastatrices, la perte vertigineuse de la biodiversité, l’exploitation déraisonnable des ressources limitées de la planète et c’est bien là que le bât blesse : nous avons perdu le contact avec la nature dont nous sommes faits.

Tout nous porte donc à continuer à nous comporter « as usual », à considérer la nature comme notre propriété dont on peut user et abuser comme nous y invite la course effrénée à la croissance du PIB (Produit Intérieur Brut) considéré comme le seul indice de nature à mesurer notre bonheur. Il faut donc et de toute urgence décoloniser nos esprits, les libérer de cette chasse à la possession d’objets censés nous combler. Bien plus, il s’agit de prendre conscience que la nature n’est pas un stock de ressources inépuisables, mais que nous en faisons partie, que nous en sommes l’expression dont la pointe semble même la conduire à sa perte. Il faut pareillement prendre nos distances par rapport à cette injonction que nous trouvons même dans la Bible telle que nous l’avons comprise dans la version même de la TOB (Traduction Œcuménique de la Bible) : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre » (Gen., 1,29).

Le dérèglement auquel nous sommes confrontés depuis quelques années et dont nous sommes aussi les victimes vient de notre incapacité à prendre la mesure des catastrophes qui nous menacent et entendons-nous bien : il ne suffit plus d’imiter le « colibri », de bien trier nos déchets, d’éviter de prendre l’avion, de consommer local et de saison. Tout cela est indispensable, mais non suffisant tant que les puissances qui dominent le monde ne font pas « demi-tour » et s’engagent résolument dans une voie radicalement opposée. Nous devenons conscients qu’il est déjà trop tard : les phénomènes que nous ressentons ont une inertie telle que leur ampleur dépasse et de loin l’horizon auquel se sont habitués les décideurs économiques branchés sur le profit à court terme et les responsables politiques habitués à restreindre leur vision au temps qui les sépare de la prochaine élection qu’il ne faut surtout pas perdre. Les perturbations auxquelles il nous faut nous attendre désormais seront d’une importance telle que l’actuelle pandémie n’en constitue qu’un faible avant-goût.

Personne ne sera à l'abri : il s'agit bien d'un phénomène mondial contre lequel il est vain de vouloir « fermer les frontières », de croire pouvoir s'en préserver. Bien plus, les conséquences les plus brutales impacteront probablement les plus vulnérables et renforceront encore les inégalités sociales : en ce sens, comme le rappelle le pape François dans son encyclique Laudato si, la question sociale est intimement liée à la question écologique. D'où l'importance de joindre d'urgence et de coordonner le souci de réformes sociales et les mesures préconisées par les militants écologiques. Il doit être hors de question de faire peser sur les plus démunis les conséquences d'attitudes dont est responsable une minorité dont nous faisons partie. Or, c'est bien ce qui risque d'arriver.

Certains vont même jusqu’à préconiser une stricte limitation des naissances dans les pays les plus pauvres pour pouvoir préserver notre standard de vie qui, nous le savons pourtant, n’est pas généralisable à l’ensemble de la planète. C’est d’ailleurs pour cette raison que des millions de personnes quittent leur pays en espérant pouvoir trouver dans une Europe qui se barricade de meilleures conditions de vie. Tout au plus sommes-nous inclinés à en accueillir un petit nombre, soigneusement choisis, pour répondre à ceux de nos besoins que nous n’arrivons plus à satisfaire. Et c’est sans compter des dizaines de millions de réfugiés « climatiques »qui seront eux aussi contraints de fuir des conditions de vie intolérables.

Alors, que faire ? C’est pourtant ce que notre GPS nous répète à l’envi : « faire demi-tour dès que possible », mais est-ce encore possible à la mesure des catastrophes climatiques, économiques, politiques et sociales qui nous menacent ? Pourtant, la vie aura peut-être le dernier mot, fût-ce au prix de l’extinction de l’humanité : nous serions alors les derniers dinosaures ! A moins d’opérer une véritable révolution, en retrouvant notre véritable place dans la nature, en cessant de vouloir en être les propriétaires exclusifs, en renouant avec l’émotion d’en faire humblement partie, dans un souci de sobriété et surtout de solidarité.