Ce n’est pas en boycottant les Jeux que Pékin deviendra une démocratie

Réponse à ceux qui appellent au boycott de l’événement sportif.

Contribution externe
Ce n’est pas en boycottant les Jeux que Pékin deviendra une démocratie
©AFP

Une carte blanche de Pascal Boniface, Carole Gomez et Lukas Aubin respectivement directeur, directrice de recherche et chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) à Paris.

À l’approche des XXIVe Jeux d’hiver de l’histoire organisés par Pékin, la question du boycott est revenue sur le devant de la scène. États-Unis, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande et Grande-Bretagne ont décidé de ne pas envoyer de représentants diplomatiques à Pékin, marquant d’une pierre blanche leur refus de cautionner le génocide des Ouïghours. Cette décision n’a pas tardé à redonner un souffle nouveau aux contempteurs de tout poil qui ont donc ressorti l’étendard du boycott. Ici et là ont donc fleuri des tribunes appelant au boycott intégral par la France, usant parfois d’argumentaires et de procédés douteux. Laissons de côté ceux qui ne réalisent pas que le monde occidental a perdu le monopole de la puissance et que désormais le sport, comme outil de puissance, peut être utilisé par d’autres pays. Laissons également de côté ceux qui, pour chaque événement sportif, où qu’ils se trouvent, brandissent l’argument du boycott pour dénoncer de manière pavlovienne les ravages du sport.

Évidemment, nous sommes conscients du caractère répressif et autoritaire du régime chinois. Nous avons ainsi suivi avec attention les débats du mois dernier à l’Assemblée nationale [française], tout comme la multiplication des reportages et témoignages sur la situation des droits humains au Xinjiang. Pour autant, avoir recours au boycott nous apparaît comme sanction que trop symbolique, insuffisante, qui, pire, pourrait s’avérer contre-productive et ce pour plusieurs raisons.

D’une part, boycotter les Jeux, c’est manquer une occasion de se rendre sur place, constater une situation, discuter avec sa population - évidemment hors période pandémique -, mais également braquer l’attention politique, médiatique, populaire sur ce qui se passe là-bas. C’est par notre présence que nous disposerons de leviers d’actions et de pressions. Contrairement à ce que ces appels aux boycotts laissent penser, la présence d’athlètes ne signifie en aucun cas cautionner ou excuser. Être présent, c’est faire preuve de realpolitik. Et on sait à quel point cela est essentiel quand on s’adresse à la Chine. À l’inverse, rompre le dialogue n’a jamais été l’apanage de pérennes succès diplomatiques, de surcroît lorsqu’il s’agit de la deuxième puissance de la planète. Cette position, pragmatique n’est pas le fruit de nos esprits trop naïfs, c’est également celle d’un certain nombre d’ONG, comme Amnesty International, qui considèrent que la présence sur place est bien plus intéressante et importante qu’une politique de la chaise vide, laissant le champ libre aux autorités chinoises. Non seulement allons à Pékin, mais surtout parlons-en. Posons des questions. Interrogeons. Contredisons.

Le régime chinois retournera la sanction

Par ailleurs, on le sait, boycotter un événement sportif n'a pas uniquement pour objectif de dénoncer. Dans l'histoire, les sanctions ont été prises aussi pour passer un message à la population de l'entité sanctionnée. Or, en militant pour un boycott, nul doute que le régime chinois retournera cette sanction contre l'émetteur. Plusieurs quotidiens chinois n'hésitaient pas à présenter les boycotts états-uniens, canadiens, japonais comme une expression de jalousie, voulant gâcher le moment chinois et porter atteinte à son honneur. Dès lors, au lieu de faire prendre ses distances avec le gouvernement, cette décision provoquait au contraire le rassemblement de sa population autour de Xi Jinping, le renforçant par la même occasion. On appelle cela en sciences politiques le rally round the flag, qui peut même parfois mobiliser au-delà des frontières de l'entité visée. Rappelons par exemple que, dans un contexte similaire, les Jeux olympiques et paralympiques de Sotchi 2014 en Russie avaient renforcé la popularité de Vladimir Poutine auprès de son audience domestique. Pour un régime autoritaire, dont l'objectif principal est de pérenniser son pouvoir, le "seul contre tous" apparaît presque comme une bénédiction.

Enfin, trop souvent des commentateurs plus ou moins avisés de la situation internationale se mobilisent systématiquement pour boycotter les Jeux. Certes, mais encore ? Si la Chine était un pays réellement infréquentable, le sport ne devrait pas faire seul l’objet d’un boycott. Toute une batterie de sanctions économiques, culturelles, économiques, universitaires, technologiques devraient alors être mobilisée. Cela ne serait en rien inédit puisque l’Afrique du Sud ségrégationniste a fait dans l’histoire jurisprudence. Or, que proposent ces promoteurs du boycott des Jeux ? Rien, pas un mot, aucune proposition. Seul le sport est voué aux gémonies. N’est-ce pas là hypocrite ?

En revanche, refuser un boycott ne doit pas nous pousser à l’inaction. Au contraire, nous préférons écarter cette carte pour en jouer d’autres. Il apparaît essentiel que la France puisse se montrer ferme dans sa position avec la Chine. Quelques semaines après que l’Assemblée nationale ait reconnu le génocide des Ouïghours, Paris doit se montrer à la hauteur des enjeux que cela sous-tend.