La santé publique, c’est aussi la protection des patients immunodéprimés

Oubliés et stigmatisés, les patients immunodéprimés devraient faire l’objet de la plus grande attention.

Contribution externe
La santé publique, c’est aussi la protection des patients immunodéprimés
©Carsten Koall/dpa

Une carte blanche de Michel Goldman, Président de l’Institut pour l’Innovation Interdisciplinaire en Santé ULB ; de Alain Le Moine Chef du service de néphrologie, dialyse et transplantation, Hôpital Erasme, ULB ; d'Yves Beguin Chef du service d’hématologie, Président de l’Institut de Cancérologie, CHU de Liège, ULiège et d'un ensemble de signataires (voir ci-dessous)

Le passage au code orange est largement interprété par la population comme le retour imminent à la vie normale. Avec la tentation, pour beaucoup, d’abandonner les gestes barrières qui restent pourtant essentiels dans l’environnement de celles et ceux qui sont vulnérables malgré une vaccination complète.

La protection de la grande majorité des personnes vaccinées contre les formes graves du Covid-19 est le critère principal qui a fait basculer le "baromètre" gouvernemental. Alors que les admissions à l’hôpital pour cause de Covid-19 sont effectivement en décroissance rapide, l’attention devrait maintenant se tourner vers celles et ceux qui malgré une triple voire une quadruple vaccination restent exposés au développement de formes graves en raison d’une faiblesse extrême de leur système immunitaire. Il s’agit entre autres de patients atteints d’immunodéficience congénitale, de patients greffés du rein, du cœur, du foie, des poumons ou de cellules-souches, et de patients soignés pour certains cancers, notamment du sang, ou certaines maladies auto-immunes. Le fait qu’ils ne représentent qu’une petite fraction de la population totale ne peut justifier un manque de considération par les autorités de santé.

La plupart de ces patients vivent aujourd’hui confinés mais ne peuvent éviter de s’exposer à des risques de contamination, notamment lorsqu’ils doivent se rendre à l’hôpital. De facto, ils sont exclus de la vie sociale, et leur santé mentale en souffre indéniablement. En Belgique, les formes graves des personnes immunodéprimées sont souvent considérées comme une fatalité. En fait, leur situation est utilisée pour démontrer l’efficacité de la vaccination et inciter le reste de la population à se faire immuniser. De plus, certains scientifiques mettent l’accent sur le rôle possible des personnes immunodéprimées dans l’émergence de nouveaux variants. Les patients vivent très mal cette stigmatisation qui a été bien soulignée par le Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale en France.

Si la santé publique nécessite de prendre des mesures drastiques lorsque la pandémie fait rage, il lui revient aussi de protéger ceux qui restent vulnérables lorsque les contraintes sont levées. Qu’en est-il aujourd’hui de la prise en charge des patients immunodéprimés en Belgique ? Le seul médicament disponible pour eux à l’heure où ces lignes sont écrites est le Sotrovimab (Xevudy), un anticorps monoclonal dont l’action sur le variant Omicron n’est pas optimale. Sans aucun doute, la solution de choix est le Paxlovid, un médicament antiviral administré par voie orale dès le début des symptômes de la maladie. Alors qu’il a été approuvé par l’Agence européenne du médicament et qu’il est déjà disponible en France, le Paxlovid n’est pas encore disponible en Belgique. Lorsqu’il le sera, rien ne dit que les doses prévues seront suffisantes. En effet, la Belgique n’a commandé que 10 000 doses, contre 1 million en Allemagne et aux Pays-Bas, 500 000 en France, et 20 000 au Luxembourg dont la population est 20 fois moins importante que celle de notre pays. Celle situation est incompréhensible tant pour les patients et leurs familles que les médecins qui en ont la charge. Leur frustration est d’autant plus grande qu’ils n’ont pas non plus accès à l’Evusheld, une combinaison d’anticorps monoclonaux développée pour protéger préventivement les patients immunodéprimés pendant plusieurs mois, leur rendant liberté et autonomie, même si certaines questions subsistent. L’Evusheld est disponible en France depuis le mois de janvier… mais pas dans notre pays.

Lorsque les nouveaux médicaments tant attendus - en particulier le Paxlovid - deviendront disponibles, leur utilisation judicieuse nécessitera de prendre en compte la situation individuelle de chaque patient dont seul le médecin traitant a la connaissance. Le temps est donc venu de redonner aux médecins en charge des patients immunodéprimés un rôle central dans les choix thérapeutiques.

Les patients immunodéprimés restent les oubliés de la pandémie alors qu’ils devraient aujourd’hui faire l’objet de la plus grande attention. Les appels à la solidarité à leur égard sont rares. Puissent ces propos réveiller les consciences.

Liste des autres signataires :

Ahmad Awada

Chef du service de médecin oncologique, Institut Bordet, ULB

Catherine Bonvoisin

Néphrologie et transplantation, CHUde Liège, ULiège

Dominique Bron

Professeur émérite en hématologie, ULB

Membre du Comité Consultatif National de Bioéthique

Georges Casimir

Directeur de la recherche à l'Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola, ULB

Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Médecine de Belgique

Didier Cataldo

Service de pneumologie-allergologie, CHU Liège, ULiège

Président de la Belgian Respiratory Society

Stefan Constantinescu

Professeur ordinaire à l’UCLouvain

Président de l’Académie Royale de Médecine de Belgique

Elie Cogan

Professeur émérite de médecine interne et ancien doyen de la faculté de médecine, ULB

Jean-Marc Desmet

Président des néphrologues francophones de Belgique

Néphrologue au CHU-Vésale de Charleroi

Christine Devalck

Chef de la clinique d’hémato-oncologie à Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola, ULB

Virginie De Wilde

Directrice du service d'hématologie, Hôpital Erasme, ULB

Arnaud Devresse

Néphrologie, Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain

Alina Ferster

Hémato-oncologie pédiatrique et transplantation. Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola, ULB

Jean-Christophe Goffard

Directeur du service de médecine interne, Hôpital Erasme, ULB

Eric Goffin

Chef de clinique, néphrologie, dialyse et transplantation, Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain

Filomeen Haerynck

Immunologie pédiatrique, UZ Gent, UGent

Michel Jadoul

Chef du service de néphrologie, Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain

François Jouret

Chef du service de néphrologie, CHUde Liège, ULiège

Nada Kanaan

Néphrologie, Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain

Tessa Kerre

Chef de clinique, hématologie, UZGent, Ugent

Christiane Knoop

Chef de la clinique de transplantation pulmonaire, Hôpital Erasme, ULB

Bart Lambrecht

Professeur de médecine pulmonaire, UGent

Président de la Société Belge d’Immunologie

Jean-Pascal Machiels

Chef du service d'oncologie médicale et Président de l'Institut de cancérologie et d'hématologie Roi Albert II, Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain.

Isabelle Meyts

Unité des immunodéficiences primaires, UZ Leuven, KULeuven

Nathalie Meuleman

Chef du service d’hématologie, Institut Bordet, ULB

Michel Mourad

Chef de l'unité de transplantation rénale et pancréatique des Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain

Michel Moutschen

Chef du service des maladies infectieuses-médecine interne, CHU de Liège, ULiège

Yves Pirson

Professeur émérite, UCLouvain

Xavier Poiré

Chef de l’Unité de greffe de moelle et de cellules souches, Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain

Sophie Servais

Hématologie clinique, CHU de Liège, ULiège

Etienne Sokal

Service de Gastroentérologie et hépatologie pédiatrique des Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain

Xavier Stéphenne

Service de Gastroentérologie et hépatologie pédiatrique des Cliniques universitaires Saint-Luc, UCLouvain

Laurent Weekers

Néphrologie-transplantation, CHU de Liège, ULiège

Karl Martin Wissing

Chef du département de néphrologie de l’Universitair Ziekenhuis Brussel, VUB

Président de la Société Belge de Transplantation